Manu Hermia… della Luna mai13

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Manu Hermia… della Luna

Manuel Hermia,

Orchestra Nazionale della Luna

« There’s Still Life On Earth » (même en période de confinement)

Manuel Hermia a un parcours pour le moins éclectique : jazz enraciné dans la tradition (album « Love Songs » de 2020), héritage coltranien (« Rajazz » en 2006), jazz contemporain à tendance free (« God At The Casino », en trio avec le violoncelliste français Valentin Ceccaldi et le percussionniste Sylvain Darrifourcq) et passion pour les musiques du monde (« Le Murmure de l’Orient » en 2005 et « Bahdja », avec le violoniste algérien Kheireddine Mkachiche, en 2019). Une autre formation vient s’ajouter à ce kaléidoscope : l’Orchestra Nazionale della Luna, un quartet qui, autour du saxophoniste né à Rocourt, réunit le claviériste finlandais Kari Ikonen, le contrebassiste français Sébastien Boisseau et le batteur anversois Teun Verbruggen. Après un album autoproduit, voici que sort, sur le dynamique label hongrois BMC, « There’s Still Life On Earth », un cri d’alerte à vocation écologiste, qui prend une autre connotation en ces temps de pandémie.

Propos recueillis par Claude Loxhay

Tu viens d’enregistrer un deuxième album avec l’Orchestra Nazionale della Luna, comment ce quartet s’est-il constitué ?

J’ai rencontré le pianiste finlandais Kari Ikonen, il y a 7 ou 8 ans, à Budapest où une chouette maison de production, BMC, c’est-à-dire Budapest Music Center, avait organisé la réunion d’une cinquantaine de musiciens venant d’Europe et d’Afrique du Nord. Leur but était de faire se rencontrer des musiciens qui ne se connaissaient vraiment pas. Le principe était de constituer neuf formations de cinq musiciens C’est comme cela que j’ai rencontré Kari. Entre lui et moi, une grande amitié est née. De là, est venue l’envie de former un quartet, cela a pris un peu de temps. On s’est rendu compte qu’on connaissait tous les deux Sébastien Boisseau. Après on a cherché un batteur, j’ai suggéré le nom de Teun qui a une façon très personnelle d’aborder son instrument. Teun a immédiatement été intéressé. On savait que Sébastien Boisseau comme Teun Verbruggen croisaient beaucoup de musiciens mais n’avaient jamais joué ensemble. Or, dès la première fois où ils ont joué ensemble, une grande complicité est née entre eux, un peu comme deux gamins réunis par la même passion. Le quartet est ainsi constitué, en quelque sorte, de deux binômes. Kari et moi, nous composons et arrangeons la musique, une musique qui se veut facile d’écoute mais qui reste complexe à jouer, du point de vue technique. Kari a une écriture pas facile à aborder rythmiquement. La formule du quartet nous rattache à la tradition, mais avec des orientations plus modernes. Kari joue du piano mais aussi du Moog, ce qui lui permet d’aborder à la fois un côté mélodique mais aussi un côté plus électronique, avec des bruitages plus contemporains. Je joue du ténor, du soprano et aussi du bansuri, notamment dans Al Qamar. Kari et moi sommes attirés par la musique qui vient de l’Inde comme par la musique arabe : on a donc décidé d’intégrer ces couleurs là. Kari a mis au point un dispositif original qu’il appelle maqiano, ce qui permet de jouer des quarts de ton comme dans les maqâms d’Afrique du Nord. Il l’utilise dans certaines compositions arabisantes. De structure classique, le quartet permet d’avoir des côtés électro ou musique du monde, ce qui s’intègre bien dans le champ du XXIe siècle. C’est aussi un quartet atypique puisqu’il réunit quatre leaders : Kari a son trio, Teun a différentes formations personnelles, Sébastien possède son propre label, Yolk, et joue dans différents groupes, ce qui est le cas pour moi aussi.

D’où vient le nom du quartet ?

On cherchait un nom original pour notre groupe européen mais qui ne renvoie pas à la nationalité de l’un ou de l’autre. C’est Kari qui a proposé ce nom d’Orchestra Nazionale della luna, une forme d’humour décalé avec cette référence à la lune, mais aussi avec une connotation fellinienne. Les Finlandais ont, en commun avec les Belges, ce côté « humour décalé », un peu absurde, à prendre au troisième degré. On a acquiescé immédiatement. Ce nom est un clin d’œil humoristique.

Ce deuxième album, « There’s Still Life On Earth », fait référence à une réflexion sur l’environnement, sur l’avenir de la planète…

On avait, tous les quatre, envie de proposer un album « engagé ». Nous partageons, tous les quatre, le même souci de l’avenir du monde, de l’ordre écologique, politique et social : c’est quelque chose qui nous habite. Après le premier album, on est parti en tournée, on a passé du temps sur la route dans des camionnettes, nous avons beaucoup discuté. On a eu envie d’ancrer le thème du deuxième cédé dans cette perspective de réflexion écologiste. On adore notre métier de musiciens mais on se pose des questions. Jouer un soir en Norvège, enchaîner l’Espagne puis l’Italie et prendre l’avion à chaque fois, ce n’est pas normal, on cherchait à avoir un impact plus doux. Nous sommes conscients que tout le monde doit faire attention. Mais, comme le titre l’indique, on veut garder espoir. Prochainement, nous allons sortir une série de clips plus engagés.

L’album s’inscrit parfaitement dans ton parcours éclectique…

Oui, la thématique de l’album renvoie à mes préoccupations socio-économiques, ce qui était présent dans l’album « Austerity And What About Rage », Cet aspect est présent dans ma composition Ecocracy : l’écologie doit être la nouvelle priorité. D’un autre côté, Out Of Gravity est construit sur un système mélodico-harmonique que j’appelle « rajazz », comme dans l’album du même titre. Et des pièces comme Al Bahr de Kari et Al Qamar que j’ai écrit renvoient à mon intérêt pour la musique du monde, comme dans Le Murmure de l’Orient ou Bahdja. L’Orchestra est un groupe à plusieurs facettes, il existe plusieurs langages au sein du quartet avec des aspects intermédiaires entre jazz free ou musique du monde. Il possède un large spectre, c’est très enrichissant mais il n’est pas toujours évident de trouver sa place dans un gros festival qui classe volontiers les groupes par niche. C’est très intéressant pour moi d’utiliser tous ces langages dans un même groupe mais cela reste difficile d’être identifié par certains organisateurs.

En quoi consiste exactement le maqiano inventé par Kari, est-ce une sorte de piano préparé ?

Kari a inventé et fabriqué un dispositif qu’il pose à l’intérieur du piano sur des cordes particulières, ce qui lui permet de jouer des quarts de ton sur ces notes-là. Il lui faut trois ou quatre minutes pour le poser à l’intérieur du piano et cinq secondes pour l’enlever. C’est facile à utiliser en concert : il le place normalement en début de set et il l’enlève par la suite. Kari est passionné par la musique arabe, par les maqâms, cette gamme classique arabe qui utilise des quarts de ton. Il acquiert ainsi une sonorité proche de l’oud, parce que ce dispositif change le timbre des notes. Il a pu mener à bien ces recherches grâce à une bourse finlandaise, qui n’a pas d’équivalent chez nous et qui lui assure une rentrée fixe chaque mois pendant 5 ans. C’est une bourse à la création, destinée à toutes sortes de disciplines artistiques. C’est un beau levier de création artistique. Kari a même arrêté d’enseigner pendant un temps pour explorer et mener à bien ses recherches. Pour l’instant, il n’a pas encore commercialisé ce dispositif, il veut en garder la primeur mais, dans son idée, il voudrait le diffuser par la suite, mais le faire breveter coûte très cher. C’est une invention personnelle qui nous permet d’aborder ces maqams, cette musique que j’affectionne et que j’aborde au saxophone et à la flûte. On sait aujourd’hui qu’il y a une place dans le jazz pour ces couleurs arabes.

L’album sort sur le label hongrois BMC, qui le distribue en Belgique ?

Notre premier album était un auto-production. Cette fois, on a enregistré pour BMC, une chouette maison de production qui est distribuée en Belgique par Music and Words (musicwords.nl). Mais il existe d’autres filières pour découvrir l’album, les références sont citées ci-dessous.

Lors de ton passage à l’An Vert en trio avec les Français Valentin Ceccaldi au violoncelle et Sylvain Darrifourcq aux percussions, tu avais évoqué la sortie, chez BMC, d’un deuxième album, après « God At The Casino ». Ce projet s’est-il concrétisé ?

L’album est enregistré, mixé, complètement fini mais il ne sortira pas chez BMC. Nous avons reçu beaucoup d’aides en France pour faire ce cédé : il était logique que l’album soit une production française. On l’a produit nous-mêmes. Cela s’est réalisé via une structure encadrante, Full Rhizome, une coopérative dont font partie Valentin comme son frère Théo et le pianiste Roberto Negro. En France, le cédé sort dans un mois. En Belgique, on attendra l’automne. Il sera distribué en France par L’Autre Distribution et en Belgique par Outhere. Cette sortie à l’automne fera l’objet de plusieurs concerts. C’est là une aventure très différente, très radicale.

 

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