Pianisme juil08

Tags

Related Posts

Share This

Pianisme

Roger Ballen «The Theatre of the Ballenesque», Hiver 2020 à Centrale, Bruxelles © France Paquay

Pianisme…. N’y voir qu’un terme péjoratif serait malvenu vu la qualité des artistes qui suivent, entendons plutôt toute la diversité que l’instrument permet de créer entre furie et douceur, entre classicisme et élans contemporains. Tout ceci reste du jazz et du très très bon.

Nathalie Darche joue Geoffroy Tamisier

YOLK / L’Autre Distribution

Entre jazz et musique classique, les doigts de Nathalie Darche caressent le clavier. Cette Nantaise montée à Paris après des études aux Conservatoires de Nantes et de Saint-Maur, fréquente le « Gros Cube », Mathias Ruëgg du « Vienna Art Orchestra », Jeanne Added ou Thomas de Pourquery. Des univers qui montrent la curiosité et l’éclectisme de la pianiste. Pour ces « 15 Berceuses », Nathalie Darche joue la musique de Geoffroy Tamisier, autre Nantais passé lui aussi par Alban Darche. Les quinze miniatures – une seule pièce frôle les cinq minutes – sont toutes dédiées à des enfants chers au compositeur, de Marion à Flore et Capucine. Rêverie musicale qu’il faut prendre le temps d’écouter, le disque absorbe l’auditeur sans jamais l’agresser . Nathalie Darche définit l’album comme de la « slow music », l’art de prendre son temps. Une vision judicieuse, sauf qu’il faut y ajouter l’envoûtement que procure l’écoute. Les mélodies sont d’une profonde beauté, la sonorité du piano sublime, l’atmosphère évanescente… J’avoue m’y replonger avec délectation.

 

Pierre de Bethmann : Standards / Medium Ensemble
Deux films de Guillaume Dero

La Huit

Voir le jazz en dvd ? Pourquoi pas, disent certains, mais vraiment indispensable ? Oui, sans hésiter. L’accroche visuelle d’un concert-live filmé, c’est partager des regards, des sourires – et il y en a ! -, des connivences, avec l’œil de la caméra sur le détail qu’on aurait manqué. Deux concerts sur ce dvd : en trio, Pierre de Bethmann – souvenir ravivé d’avoir découvert « Prysm » dans un petit club bruxellois -, Sylvain Romano et Tony Rabeson jouent des standards. Pas seulement du jazz mais de toutes les musiques. « You Don’t Know What Love Is » ouvre le concert sur un tempo saccadé qui se délie au fur et à mesure et touche à des sphères magiques d’improvisation dans sa deuxième partie, avant une coda entêtante où Rabeson se libère pleinement. « L’excitation que provoque l’improvisation » dit le pianiste dans les commentaires.
« Forlane » (extrait du « Tombeau de Couperin » de Ravel) déforme les rythmes, et « Miss Ann » d’Eric Dolphy nous replonge dans un jazz très « années 60 ». Le sens mélodique du pianiste est continuellement présent, a fortiori dans une superbe composition d’Ivan Lins « Começa de Nuovo », avant un profond souffle de gospel, comme un « God Bless The Child » est dans l’air. Magnifique. Comme l’est cet enregistrement au « Paris Jazz Festival » du « Medium Ensemble », all-stars franco-français avec, entre autres, Stéphane Guillaume, Sylvain Beuf, David El Malek, Thomas Savy… et la rythmique implacable de Frank Aguhlon et Simon Tailleu. Pas des standards ici , mais des compositions personnelles revisitées avec l’énergie et la fougue qu’on attend de tels musiciens, avec aussi, Ravel le pressentait déjà dans le trio, une réelle inspiration dans la musique française du début de XXe siècle.

 

The Jerry Granelli Trio : « Plays Guaraldi & Mose Allison »

RareNoise Record

Oui, le leader est bien un batteur, un vieux de la veille, 80 printemps bientôt, dont quelques dizaines aux côtés de Vince Guaraldi et surtout de Mose Allison. Alors, en parler dans une revue de pianistes ? Le pianiste américain Jamie Saft en est la raison. Membre de la constellation Zorn depuis de nombreuses années, Jamie Saft a dévoilé son éclectique répertoire ces dernières années, notamment en participant au choix des thèmes de l’avant-dernier album de Youn Sun Nah. Lou Reed, Joni Mitchell, Jimi Hendrix, Sinatra au travers de « Fools Rush In » de Johnny Mercer, Fairport Convention… un répertoire riche et original. Aussi avec « Loneliness Road » en trio avec Steve Swallow et Bobby Previte et la participation d’Iggy Pop !
Ce trio ne fait que confirmer l’importance d’un Jamie Saft dans le jazz américain d’aujourd’hui : tout y est : le groove, la soul, le blues. Dès « Cast Your Fate To The Wind » de Guaraldi et encore plus avec « Parchman Farm » de Mose allison, soufflant d’énergie et d’invention sur plus de huit minutes, le trio nous transporte dans un univers parfois proche de Herbie Hancock période soul-jazz. Tout est frais et musclé à la fois dans cette musique qui donne du plaisir intense de la première à la dernière note. « Vous lâchez le passé, vous lâchez le présent et vous êtes juste dans la musique » dit Granelli, rien à ajouter.

 

Ingrid Laubrock & Kris Davis : « Blood Moon »

Intakt Records

Dans une série de chroniques consacrées au piano, fallait-il inclure ce duo en excluant de parler de cette passionnante saxophoniste qu’est Ingrid Laubrock ? Non, bien sûr ! Si la pianiste est ici mise en avant, c’est pour vous inciter à lire l’interview qu’elle a accordée à Matthieu Jouan sur le site de Citizenjazz  ( https://www.citizenjazz.com/Kris-Davis-et-les-sons-trouvailles.html ) et a ainsi découvrir son parcours insolite et la notion de « son trouvaille » qu’elle y développe. Si les compositions sont signées à parts égales par les deux musiciennes, c’est bien dans leur conception de l’improvisation et des recherches de sonorité que leur écoute devient intéressante, voire même primordiale. On a le sentiment, à l’écoute de ce duo, de dépasser les lignes de ce qui a déjà été façonné, trituré, malaxé sur ces deux instruments – sax ténor et soprano/piano. La conversation entre les deux passant de l’empathie au déchirement, de la suite d’accords quasi classiques au déchirement contemporain, avec une convergence sonore qui, sur « Blood Moon », est confondante au sens propre. Le curieusement nommé « Elephant in the Room », une composition à quatre mains comme deux autres sur l’album, voit le sax naviguer entre les touches fragiles du piano, comme des pièces de porcelaine disséminées dans la boutique, et on reste comme suspendu devant cet équilibre sonore. Aucun des neuf titres ne laisse indifférent. Sans esbroufe, ces deux dames nous emmènent dans un monde musical fascinant.

 

Jean-Pierre Goffin