Samuel Blaser : un trombone libre et loufoque août19

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Samuel Blaser : un trombone libre et loufoque

Samuel Blaser © Alex Troesc

Nouvel enregistrement 100% helvète pour Samuel Blaser, avec ses complices Daniel Humair et Heiri Känzig (voir chronique dans JazzAround ce lundi). L’occasion de faire une mise au point avec le tromboniste qui publie au même moment « 18 monologues élastiques », un solo magnifique filmé dans les anciens studios de la DDR à Berlin.

Samuel Blaser © Alex Troesc

Comment, à neuf ans, choisit-on le trombone ?
Samuel Blaser : D’après mes parents, j’ai choisi le trombone dès l’âge de deux ans, mais j’ai bien débuté les cours à neuf ans. Ça a dû être une obsession d’enfance, en fait. J’ai dû voir des fanfares défiler dans la rue, et j’ai été marqué par l’instrument, sa brillance, sa coulisse… Je le vois aux réactions de mon fils qui a deux ans, la passion qu’on peut avoir pour cet instrument. Quand il me regarde jouer, il a vraiment envie de souffler dans l’instrument et de faire bouger la coulisse. C’est tout de même un instrument assez loufoque, spectaculaire. C’est le seul instrument parmi les cuivres qui n’a pas évolué depuis sa création. Il y a eu la sacqueboute – ce qui veut dire tirer-pousser – mon prof en Suisse en jouait, c’est très similaire sauf que le pavillon est plus petit et que l’embouchure est plate, ça a un son très doux, très velours, loin du son du trombone wagnérien.

Quel a été votre parcours jusqu’à ce jour ?
S.B. : J’ai commencé la formation vers sept ans et le trombone à neuf ans. Après dix ans, je suis allé à Paris pour étudier avec Geoffroy de Masure. C’était très intense, on faisait huit à dix heures de trombone chaque jour, c’est un personnage ! Ensuite, j’ai obtenu une bourse pour aller étudier aux États-Unis pendant trois ou quatre ans. Et lorsque je suis rentré en Europe, je me suis installé à Berlin. Cela fait onze ou douze ans que j’y réside.

Quels trombonistes vous ont influencé ?
S.B. :  Le premier c’est JJ Johnson. Puis il y a eu Curtis Fuller, que j’écoutais sur les cassettes que me donnait mon prof de La Chaux-de-Fonds… Sur une de celle-ci, j’ai entendu Albert Mangelsdorff, j’ai trouvé ça vraiment bizarre ! C’est aujourd’hui une de mes influences principales.

Et puis il y a Kid Ory très présent sur votre nouveau disque, nous en parlerons plus loin… Et des gens comme Jack Teagarden ?
S.B. : Quand on écoute JJ Johnson, on tire plein de lignes vers d’autres trombonistes et Jack Teagarden en fait partie. Mais je l’ai étudié plus tard. Aujourd’hui encore, peut-être plus que JJ Johnson d’ailleurs, même si JJ reste dans mon cœur. Teagarden, c’est l’élégance parfaite… Mais il y a tellement de bons trombonistes.

« J’aime travailler une thématique, un projet,
ça me donne un but, un espace de recherche. »

Il y a beaucoup de tradition dans vos albums, détournée, décalée, prétexte à l’improvisation…
S.B. : Tout à fait. J’aime travailler une thématique, un projet, ça me donne un but, un espace de recherche. Le blues a toujours été présent dans ma musique comme dans ces projets-ci… J’ai découvert des styles que je n’avais jamais écoutés, ou des livres que je n’avais pas lus… Après, faire un hommage à un compositeur ou à un style et reprendre les choses littéralement, je n’y vois pas beaucoup d’intérêt. je préfère y apporter un peu de « crunch », relire cette musique avec mon vocabulaire, de la manière la plus personnelle possible.

Samuel Blaser © Alex Troesc

Monteverdi, Machaut, le blues, le New Orleans, le contemporain, tout vous intéresse.
S.B. : Tout ce qui vient des années 50/60 surtout : bebop, hard bop, cool, c’est vraiment là que se trouvent mes sources. C’est la base de mon influence : Art Blakey, Dave Brubeck… Quand j’ai déménagé à New York, j’ai découvert qu’on pouvait aborder le jazz autrement, c’est là que j’ai modernisé mon style, plus « arty ».

La place du batteur semble importante dans votre musique : vous avez joué avec Paul Motian, Gery Hemingway, Jeff Ballard… Serait-ce en relation avec le jazz des marching bands ?
S.B. : Probablement, mais aussi du fait que j’ai grandi avec un grand frère qui en jouait et du coup, on en écoutait beaucoup. La batterie est en effet très importante pour moi.

Parlons de votre enregistrement en solo « 18 Monologues Elastiques », qui a été filmé dans les anciens studios de la DDR radio, la Funkhaus à Berlin. Votre impression sur ce lieu magique où vous avez joué ce solo.

S.B. : Il faut en profiter car ça va être transformé en lofts. Le dernier propriétaire s’intéresse davantage au logement qu’à la préservation d’un lieu culte de la musique. C’est énorme, il y a encore un « milch bar », typique des pays de l’Est. Intact ! On enregistrait la nuit car les coûts de location étaient importants. La secrétaire nous faisait entrer en douce. On devait y aller en dehors des heures, c’était assez bizarre… C’est un beau projet qui a pris du temps à mûrir.

« On enregistrait la nuit (…),
la secrétaire nous faisait entrer en douce… »

Au début du film, vous parlez de votre projet solo en vous demandant « est-ce que ça va se vendre ? » C’est de l’humour… Quel est l’objectif de ce genre de projet ?
S.B. : C’est une démarche complètement personnelle. J’ai approché l’ingénieur du son et je lui ai demandé : « qu’est-ce qu’on fait ? » On a discuté longtemps. Puis il m’a dit qu’il connaissait ce studio magnifique, où il y a des salles insonores, des studios où Barenboim a enregistré des albums, plein d’endroits propices à des explorations sonores. Le cameraman est venu plus tard quand on s’est dit qu’il fallait conserver des images du lieu.

L’image apporte aussi des choses : on croit entendre quelqu’un marcher dans des cailloux et à l’image, on s’aperçoit que c’est vraiment le cas. Vous avez travaillé sur les sonorités propres à chaque pièce.
S.B. : C’est vraiment une exploration sonore dans un endroit très bizarre.

Il y a aussi la participation des trois « témoins » qui transfèrent leurs émotions.
S.B. : C’est une idée du cameraman, c’est assez fort. On a tous trouvé que c’était excellent. C’est très abstrait comme musique, et ces trois personnes donnent des pistes. On a mis du temps pour trouver la meilleure forme au projet. Un disque ? Ce n’était pas le bon format. Un livre ? J’ai écrit des poèmes… J’ai fait appel à des artistes-peintres, et finalement, on a gardé l’idée du film. On pourra lier image/son/texte, un projet élastique. « 18 Monologues Elastiques » c’est aussi un clin d’œil à Blaise Cendrars qui est né deux rues plus bas que chez moi dans ma ville natale et qui a écrit « Poèmes élastiques ». J’ai trouvé que ça exprimait tellement bien ma musique que je lui ai piqué l’élastique. Le texte du film est aussi un peu inspiré de ses poèmes, avec des mots qui n’ont parfois rien à voir entre eux, un peu comme les sons.

Vous parlez du trombone comme d’un instrument drôle et loufoque : est-ce que cette démarche du solo est un peu dans le même esprit ? Est-ce le côté extraverti du tromboniste ?
S.B. : Oui, c’est vrai. La plupart des trombonistes que je connais sont un peu extravertis. Ce sont des joyeux, des gourmands, plein d’humour. A part, un John Fedthock, mon prof aux États-Unis, qui était très maigre et sérieux.

« La plupart des trombonistes que je connais
sont un peu extravertis »

Ensuite, vous sortez en août l’album « 1291 », allusion à la naissance de la confédération suisse. Vous y retrouvez Daniel Humair, qu’on ne doit plus présenter, et le contrebassiste Heiri Känzig, moins connu chez nous. Pouvez-vous nous le décrire ?
S.B. : Ce contrebassiste vient de Zürich, il est né aux États-Unis. Je le connais depuis très longtemps. Il joue avec le pianiste Thierry Lang. Pendant dix ans, il a fait partie du « Vienna Art Orchestra ». Il apparaît sur plein de disques, notamment avec Chico Freeman qui a habité en Suisse lui aussi. Avec Daniel Humair, on voulait former un trio et quand on a pensé à un bassiste, il y a plein de noms qui ont fusé. Daniel a suggéré Heiri.

Le concept de la naissance de la confédération suisse est prétexte à un mélange de thèmes étonnants.
S.B. : C’est parti de discussions avec Daniel. On revenait sur Kid Ory, « Les Oignons », des thèmes que j’ai appris avec le tromboniste de Sydney Bechet. Daniel est de Genève, Heiri de Zürich et moi de La Chaux-de-Fonds, trois parties différentes de la Suisse. On s’est dit que ça ressemblait aux trois cantons suisses, on voulait trouver de belles mélodies suisses, une mélodie du 16e siècle, et le clin d’œil encore plus gros avec l’hymne national. Le chant grégorien, je l’ai trouvé sur youtube. Toutes ces influences forment un son. Ça peut ressembler à un patchwork.

Blaser, Humair & Känzig © Promo Samuel Blaser

Le premier morceau, « Original Dixieland One Step » vient du tout premier enregistrement de jazz par l’«Original Dixieland Jass Band», quelle idée !
S.B. : J’aime aller chercher des choses qui ne se font pas. Beaucoup de trombonistes font des acrobaties sonores qui ressemblent de moins en moins au trombone, alors que moi, je veux plus me diriger vers les origines de l’instrument. C’est finalement beaucoup plus moderne. C’est un peu la même démarche que celle de Gery Hemingway avec Ray Anderson et Mark Helias, sauf que, eux, ça fait trente ans qu’ils le font. C’est une musique vers laquelle j’ai de plus en plus envie de me rapprocher. On a souvent traité ma musique d’intellectuelle et je n’ai jamais vraiment été d’accord avec ça. J’essaie de la tordre un peu, mais la tradition est pour moi très importante, tout comme la mélodie.

La densité des morceaux, comme des vignettes fait en effet ressortir très fort la mélodie.
S.B. : Complètement. Peut-être qu’en concert on ira plus vers l’impro. J’avais tendance à faire des morceaux longs, mais je trouve intéressant de faire des choses plus concises qui donnent envie d’en savoir plus et qui pourraient passer à la radio.

C’est important de passer à la radio ?
S.B. : Ça ferait plaisir de passer près de plus de gens.

Il a peint la pochette de l’album.
S.B. : Oui. Ce dessin va venir s’accrocher dans mon salon.

Enfin, depuis peu , vous avez intégré un projet belge. Comment s’est passé votre participation au « Freetet » de Manu Hermia ?
S.B. : Ça fait longtemps qu’on se croise Manu et moi. Il m’a toujours dit qu’il aimerait qu’on ait un projet ensemble, et voilà, ça arrive ! En plus, je m’entends très bien avec Jean-Paul Estiévenart, j’adore le fait qu’il soit autodidacte, on s’amuse bien ensemble. Avec tout le monde dans le groupe d’ailleurs : Joao, Manolo… On a enregistré le disque en janvier avant le confinement, trois jours dans un studio où on a enregistré jusque dix fois le même morceau… Je crois que Manu a de la matière pour l’album !

 

Humair, Blaser & Känzig
1921
Outnote

Chronique Jazz Around

 

Samuel Blaser : 18 monologues élastiques

 

Une collaboration Jazz’halo / JazzAround

 

 

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin