Arnaud Ghys : ingénieur de l’image nov18

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Arnaud Ghys : ingénieur de l’image

Cela ne vous a pas échappé : JazzAround apporte une attention particulière à l’image, qui véhicule impressions et émotions. Qu’il nous soit à nouveau permis de remercier ici Robert Hansenne, Didier Wagner, Roger Vantilt, France Paquay, Diane Cammaert, Lola Reynaerts, sans oublier Dominique « Goldo » Houcmant pour leurs contributions talentueuses et passionnées au magazine.

Jean-Pierre Goffin a rencontré un autre « passeur d’émotions », Arnaud Ghys, qui nous parle de son parcours, du livre tout récemment publié (« Portraits In Jazz ») et de trois photos choisies tout spécialement par ses soins dans l’ouvrage.

Arnaud Ghys © Sophie Nuytten

De la sociologie à la photographie
Arnaud Ghys :
La photo m’a toujours plu, mais j’en ai d’abord fait en dilettante, tout en ayant déjà le souci de bien cadrer. Je travaillais dans l’associatif, je faisais du plaidoyer politique. C’est défendre les valeurs de l’association en faisant des argumentaires pour convaincre à la fois le grand public et les décideurs politiques. C’était quelque chose qui me correspondait bien, mais j’ai frôlé le burn-out à un moment donné. Puis mon père est décédé à cette période. J’ai alors décidé de faire une pause, tout en restant actif. J’ai décidé de suivre des cours à l’école de photo de la ville de Bruxelles. Au fur et à mesure que j’en faisais, je me suis dit que ce serait magnifique d’en faire un métier, tout en étant conscient que ce ne serait pas facile. Au départ c’est la photo sociale qui m’a tenté, la photo classique des années 50-60. C’est sans doute pour ça qu’aujourd’hui, dans mes travaux personnels, je continue à faire du noir et blanc. J’ai travaillé sur des commandes pour des associations, pour des entreprises… . En parallèle, j’ai continué à travailler sur des projets personnels, et à être sociologue. En fait, je pense que j’avais une approche un peu différente.

«Au fur et à mesure que je faisais de la photo, je me disais que ce serait magnifique d’en faire un métier, tout en étant conscient que ce ne serait pas facile.»

La rencontre entre musique et photo
A.G. :
La musique a toujours fait partie de ma vie, j’en écoute tous les jours. Le jazz est venu un peu plus tard. Il se fait que j’ai habité tout près du « Sounds » à Ixelles. J’allais régulièrement aux concerts, ça me plaisait. C’est plus tard que je me suis mis à collectionner les vinyles et à lire des livres sur le jazz. La rencontre entre le jazz et la photo, ça s’est fait à Mazy dans un petit club de jazz. Une amie, Valérie Defrène, avait repris la programmation et m’a proposé de faire une exposition. J’ai eu des retours positifs. J’ai ensuite eu des contacts avec deux personnes qui s’occupent d’un programme qui s’appelle « La Chambre Verte ». Je leur ai proposé de les accompagner pour leur fournir des visuels, c’était une forme de win-win. Là aussi les retours des musiciens ont été positifs. Certains m’ont commandé des photos pour l’intérieur des pochettes de leurs albums, notamment les photos de studio du deuxième album d’URBEX. J’adore être dans cette ambiance de création, en présence des musiciens.

Nic Thys © Arnaud Ghys

«J’adore être dans cette ambiance de création, en présence des musiciens.»

Photo 1 : Nic Thys
A.G. :
Il y a beaucoup de clair-obscur, j’aime ça et c’est en même temps lié aux conditions objectives de lumière des concerts. Nic Thys a un charisme, une gueule qui contribue à la force de l’image. C’est une photo prise lors d’une séquence de La Chambre Verte. J’ai plus de liberté de mouvements dans cette situation que lors de concerts où c’est silencieux. Les gens ne bougent pas, les musiciens sont concentrés. Du coup, se déplacer dans ces conditions c’est prendre le risque de déranger les spectateurs. Parfois, rien que le bruit du déclenchement de l’appareil est dérangeant. Le fait de prendre des photos hors concert, c’est avoir une marge de manœuvre plus grande. Après, il est clair que dans l’intensité du concert, il peut se passer des choses qui ne se passent pas lors du soundcheck. Dans la série des photos choisies pour le livre, il n’y a pas de moments d’explosion, à part la photo de Théo Ceccaldi où il s’agit plus d’un climax. La plupart du temps, ce sont des images d’introspection, de concentration, un peu comme une « pleine conscience », le moment où ils sont vraiment habités par le jazz. C’est un peu le fil rouge du livre.

Chris Joris © Arnaud Ghys

«La plupart du temps, ce sont des images d’introspection, de concentration, un peu comme une « pleine conscience », le moment où ils sont vraiment habités par le jazz.»

Photo 2 : Chris Joris
A.G. :
C’est aussi une photo en soundcheck. En photographie, il y a une figure tutélaire, Cartier-Bresson, qui se réfère souvent à un bouquin sur l’art du tir à l’arc. Chris Joris utilise ici un instrument qui ressemble à un arc. De nouveau, il ne s’agit pas d’un moment de tension, mais de concentration. C’est un des musiciens qui m’a retourné lorsque je l’ai vu pour la première fois au « Sounds ». Il y avait une énergie incroyable. A la fin du concert, il est descendu dans la salle pour taper sur les chaises, sur les tables, ça avait un côté spectacle total qui m’avait impressionné. Je le trouve très touchant.

Photo 3 : Archie Shepp
A.G. :
Archie Shepp, c’est un des Dieux de l’Olympe ! Le rencontrer ? Je n’y croyais pas beaucoup. C’est une nouvelle fois une rencontre avec les copains de La Chambre Verte. Pour les interviews, il y avait la RTBF, la VRT et La Chambre Verte. On est passé en dernier lieu… Pour le même prix, Archie Shepp aurait pu nous dire qu’il était fatigué et qu’il souhaitait laisser tomber. Mais au lieu de ça, on a eu droit à sa présence, rien que pour nous, pendant 45 minutes… Il faut dire que les amis de La Chambre Verte sont tous les deux dans la psychiatrie, ce qui donne une qualité d’écoute différente pour les musiciens. On a rencontré Archie dans son hôtel avant le concert à Flagey. On a été soufflés par son humilité. A la fin de l‘interview, c’est lui qui nous a remerciés… Il nous a signé des albums, il a compris qu’on était de vrais fans. Ce n’est pas un hasard si j’ai mis cette photo à la fin du livre parce qu’il regarde à gauche, plutôt comme quelqu’un qui regarde vers le passé, vers les photos qui précèdent. C’est un petit moment d’autosatisfaction par rapport à la série qui précède.

Archie Shepp © Arnaud Ghys

«Comme je suis collectionneur de vinyles, j’aimais l’idée de faire un livre qu’on pourrait insérer dans sa collection de disques.»

Le format du livre
A.G. :
Comme je suis collectionneur de vinyles, j’aimais l’idée de faire un livre qu’on pourrait insérer dans sa collection de disques. Je suis aussi un grand lecteur de liner notes, l’idée était de rappeler ça graphiquement, notamment par la typographie qui n’est pas choisie par hasard. Ça rappelle un peu toute cette esthétique du 33trs. La mise en page est très dépouillée, c’est quelque chose qui respire. On a d’abord essayé en plaçant une photo sur chaque page, mais on a trouvé qu’elles se parasitaient, qu’il ne fallait rien sur la page d’en face, pour ne pas troubler la concentration du lecteur.

Arnaud Ghys
Portraits in Jazz

Textes de Daniel Sotiaux et Eddy Vannerom
ARP2 Editions
21 pages – 25 €

Chronique JazzAround

Expositions à venir : Flagey (janvier 2021), Tournai Jazz Festival (avril 2021), Festival Mithra Jazz à Liège (mai 2021), Dinant Jazz Festival (juillet 2021) et le Théâtre Marni (septembre 2021).

Une collaboration Jazz’halo / JazzAround

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin