Jazz Européen à Berlin juin21

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Jazz Européen à Berlin

Jazz européen au cœur de Berlin : Jazzdor Take 7

Au cœur du quartier branché de Prenzlauerberg, la Kultur Brauerei forme un îlot culturel majeur de Berlin. Pour sa septième édition, le Festival Jazzdor Strasbourg-Berlin y occupait la Kesselhaus pendant quatre jours. Dans un ancien hangar de l’ ex- grande brasserie berlinoise, les murs délavés créent un décor typique des lieux culturels alternatifs berlinois. Pour Philippe Ochem, directeur de Jazzdor, le festival berlinois représente une opportunité de présenter le jazz européen d’aujourd’hui en associant des musiciens français à leurs frères  allemands ainsi qu’ à tous musiciens attachés à la scène berlinoise.

La rencontre entre Vincent Peraini et Michel Portal devait se passer : d’abord parce que l’infatigable septuagénaire nous a laissé de tels souvenirs avec Richard Galliano qu’une rencontre avec la nouvelle coqueluche de l’accordéon paraissait évidente, ensuite parce que l’art du duo fait partie des moments forts dans les concerts du clarinettiste – on se réjouira d’ailleurs de le retrouver dans cette configuration avec Bojan Z au Festival de Comblain-la-Tour en Belgique le 7 juillet, à Buis-les-Baronnies fin août avec Bernard Lubat ou avec le même Vincent Peraini à Souillac. Mêlant inspiration slave, musette, cakewalk, les compositions des deux partenaires et autres (  le dansant « Citrus Juice » d’Eddy Louiss ponctué de cris jubilatoires et de tapotements d’accordéon) créent un fascinant effet  sur le public berlinois (où on parlait par ailleurs beaucoup français). L’un comme l’autre s’amusent, se surprennent, s’hypnotisent et nous font presqu’oublier l’exigence de la musique au profit de son envoûtement, de l’amour qu’un tel moment de bonheur dégage.

Michel Portal & Vincent Peirani (c) JP GOFFIN

Cette première soirée allait être celle des contrastes : acoustique et lyrisme pour le duo d’ouverture, électricité et puissance avec le trio de Samuel Blaser (trombone), Marc Ducret (guitare) et Peter Bruun (batterie). Déjà associés avec le batteur Gerald Cleaver sur deux opus, le tromboniste et le guitariste jouent une musique sur le fil du rasoir où l’improvisation mène sur des pistes inexplorées ; chercheur de sonorités-bruitages rockisants, Marc Ducret réjouit par son écoute et l’à-propos de son jeu. A épingler : «  It Began To Get Dark », une composition complètement libre du tromboniste qu’on retrouve sur son album en quintet « One From None ».

Apaisement dans les sonorités, recherche mélodique dans les  « Songs », lâcher-prise dans les « No Songs », le quartet « H3B » de Denis Badault s’apparente autant à une nouvelle musique de chambre qu’à un jazz contemporain, la frontière entre les deux paraissant ténue. Si  Régis Huby au violon  parait un peu en retrait par rapport à d’autres projets, c’est sans doute pour conserver le juste équilibre entre les voix du quartet, comme si Denis Badault derrière la malice de ses commentaires, souhaitait jouer sur le partage plus que sur l’esbroufe.

Fougue et jeunesse pour ouvrir la deuxième soirée avec « Actuum », le quartet auteur d’un premier cd intitulé « Brutal Music For Nice People »… On ne sait pas si les « nice people » étaient dans la salle ou sur scène ; dans tous les cas, public et musiciens se sont montrés  ravis par cette prestation… Et de « Brutal Music » il n’en fut pas vraiment question tant les références sautaient aux oreilles : le quartet Ornette Coleman-Don Cherry n’était jamais loin dans les unissons trompette (Louis Laurain) et saxophone (Benjamin Dousteyssier) tout aussi excellents l’un que l’autre. L’univers zorniaque non plus, voire l’écoute plus récente de Peter Evans. Une musique complexe sous certains aspects, mais complètement jubilatoire et ouverte à toutes les oreilles.

Nicols, Charolles, Chevalier (c) JP GOFFIN

Souvent confinée dans un monde musical plutôt hermétique, Maggie Nicols fait rarement l’affiche des festivals et c’est bien dommage :   son trio avec David Chevalier et Denis Charolles aura été la révélation des deux premières journées de ce septième Jazzdor. L’entrée en matière se fait sur un étonnant « The Time They Are A Changing » de Bob Dylan avec le chantant banjo de Chevalier et le toujours déroutant Charolles tirant les percussions d’une guitare placée sur ses caisses. Déroutante aussi cette version à deux des « Philistins » de Georges Brassens. Introduction surprenante aussi avec gestuelle hippiesque de Maggie et Denis Charolles au trombone pour retomber sur ses pattes avec un langoureux et vocalement superbe « I’ve Been Loving You Too Long » d’Otis Redding allumé par un backing vocal déjanté de Charolles : « C’est ma jeunesse ! » dira une chanteuse visiblement émue de l’accueil reçu par cette version pleine de lyrisme. Emotion aussi sur « From C to C », une composition du guitariste sur un poème de Cesare Pavese, extrait de l’album «The Rest Is Silence ». « Superstition » de Stevie Wonder démarre sur une impro vocale et dansée pour se poursuivre en une version quasi underground qui clôture un concert décapant.

Contraste des sonorités dans ce quartet à deux sax-ténors, le jeune loup Daniel Erdmann au son ample et velouté et l’ancien Heinz Sauer au jeu plus véhément, au phrasé court qui immanquablement fait penser à Archie Shepp. Tous deux ont croisé Albert Magelsdorff et ça se sent aussi par l’énergie et la liberté d’expression déployées sous les baguettes d’un Christophe Marguet créatif et de Johannes Fink, contrebassiste familier de Joachim Kühn, au jeu quasi permanent à l’archet pratiquant le suraigu comme dans la plus belle époque du free germanique.

Deux jours de découvertes ( tous les concerts étaient des « Deutschlandpremiere ») contrastées et collant parfaitement à l’image d’un jazz européen original qui s’affirme comme un des courants majeurs de la musique bleue contemporaine.

Jean-Pierre Goffin