David Linx, Diederik Wissels, 25 ans déjà. juil08

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David Linx, Diederik Wissels, 25 ans déjà.

David Linx Diederik Wissels : 25 ans de scène, 20 ans de studio !

 

Dans l’histoire du jazz européen, la collaboration fait date, non seulement sur la durée, mais surtout sur la qualité de l’œuvre enregistrée : neuf albums et une multitude de prix et de critiques louangeuses, un parcours sur lequel réagit David Linx.

 

Diederik et moi nous connaissons depuis 38 ans. A l’époque où j’étais batteur, nous avions un trio avec le contrebassiste Heyn Van De Geyn, nous accompagnions les Américains de passage en Belgique comme Mark Murphy, Slide Hampton, Ernie Wilkins… La première fois que nous ayons joué ensemble avec moi comme chanteur c’était au Jazz Marathon en 1988, il y a donc 25 ans, c’était sur la Grand-Place avec Erwin Vann, Dré Pallemaerts et Michel Hatzigeorgiou. Ca a tellement bien fonctionné que nous avons poursuivi la collaboration. 

 

« Kamook » ( 1992)

Ce premier album vient d’une décision mutuelle assez naturelle, mais seul le nom de Diederik est en leader sur la pochette car à l’époque, j’étais sous contrat avec un autre label (Crépuscule) et je ne pouvais pas sortir sous mon nom ailleurs. A ce moment, on a mis en place quelque chose de différent du point de vue du jazz vocal je crois, mais en venant de la tradition tout de même, Diederik et moi on vient profondément des standards ; on était les seuls à proposer du jazz vocal, à cette époque ce n’était pas à la mode… Même chez les femmes, on ne parlait pas encore beaucoup de Diana Krall, par exemple. Un mec qui chante était voué au chômage. Ce disque a posé question et a secoué les critiques : je me souviens que dans un des magazines de jazz belge, ça a créé la polémique « est-ce du jazz ou non ? » Vingt-cinq ans plus tard, on voit que cela a ouvert des portes pour d’autres vocalistes pour aborder autre chose dans le jazz. Ce disque a clarifié mon parcours artistique. Bien que j’aie une éducation à moitié américaine, ce projet m’a aidé à trouver une voie. 

« If One More Day » (1993)
Je crois que « If One More Day » est le premier cd de notre collaboration a être sorti sous nos deux noms et comme « Bandarkâh » après « Up Close », il y a eu « If One More Day » après « Kamook », qui a eu un succès fait de mélange de divers prix et polémiques en Belgique ce qui était étonnant pour un disque à très petit budget. Ca nous a convaincu de continuer cette collaboration et de l’approfondir avec un autre line-up et quelques invités comme Philip Catherine et Jeroen Van Herzeele.

 

 

 

« Up Close » (1996)
Ca a été un boom européen ! J’avais quitté « Crépuscule » et pour le réaliser, les choses n’ont pas été faciles : Dan Lacksmann nous a donné son nouveau studio pendant trois jours pour le tester, finalement l’enregistrement en a pris deux. J’ai cherché un label à Paris, où j’étais déjà bien implanté, mais sans grand succès ; finalement, « Label Bleu » a sorti l’album… Quelques mois plus tard, l’album a eu un succès énorme en France, on a été sélectionné à FIP à deux reprises. Il a fédéré tout le monde autant dans le monde du jazz qu’ailleurs : Michel Jonasz, Michel Portal, Claude Nougaro, Aldo Romano se sont montrés enthousiastes. « Up Close » est alors devenu un succès européen, je n’ai pas compris pourquoi sur l’instant ! Ce que je remarque, c’est que vingt ans après, ça reste un disque très cohérent. C’est un album sur lequel j’ai encore beaucoup de réactions aujourd’hui.

 

« Bandarkâh » (1998)
Il y avait chez Diederik et moi le souci de ne pas se répéter, de faire autre chose d’excitant, même si le label aurait souhaité qu’on vogue sur la vague de « Up Close ». De ce point de vue, « Bandarkâh » est un disque charnière pour le futur où on a proposé de nouvelles choses. Le titre vient d’un livre « Bandarchâh » de Tayeb Saleh, le livre parle du moment où un jeune père a un fils qui arrive à l’adolescence et où ils sont invisibles l’un pour l’autre. C’est un morceau que Claude Nougaro a voulu chanter, mais ça ne s’est pas fait, sa vie s’est arrêté trop tôt. Pour Diederik et moi, il y a toujours eu d’autres disques séparés entre nos projets, c’était une volonté d’avoir chacun sa trajectoire et de revenir ensemble. On est différent mais très complémentaire. J’ai besoin d’explorer et Diederik va aussi vers ce qu’il est. Quand je compose, c’est avec Diederik en tête pour nos projets communs il apporte la base des compositions et puis j’injecte trois ou quatre morceaux à moi, mais on décide ensemble. 

 

« Heartland » (2001)

C’est avec Jon Christensen et Palle Danielsson, et bien sûr Paolo Fresu ; on a toujours aimé avoir des invités sur les albums. J’ai rencontré Paolo Fresu chez Label Bleu dans les années 90 lors d’un dîner. Pendant tout le repas, on s’est regardé sans se parler, mais ça a été le déclic. On a fait pas mal de concerts ensemble depuis une quinzaine d’années. On va bientôt refaire un album. 

« This Time » ( 2003)

Un autre moment charnière : mon agent me disait de changer, qu’avec Diederik on avait fait le tour de la question et comme pour « Up Close », on a enregistré cet album dans le studio de Dan Lacksmann, qui a produit l’album, ça a été le dernier chez lui. J’avais quitté Universal à ce moment et Chant du Monde, le label maison de Harmonia Mundi, était heureux de sortir cet album. Ca a un peu eu le même effet que « Up Close », ce sont deux albums clés, comme le dernier « Winds Of Change ».

« One Heart Three Voices » (2005)
C’est un album qui fait suite à ma demande de candidature à la tête de l’ONJ : j’avais rendu un dossier important avec plusieurs projets, il y avait un « Porgy & Bess » avec Cassandra Wilson et aussi un album avec six ou sept vocalistes réunies : Norma Winston, Pia de Vito, Maria Joao,… Il y avait un projet avec Shirley Horn…J’avais le soutien de gens comme Toots, Nougaro, Shirley Horn… Mais c’est Claude Barthélémy qui a eu le poste. N’empêche que l’idée d’une collaboration avec plusieurs voix féminines est restée. Maria Pia de Vito, nous la connaissions depuis la Sardaigne en 1998, Fay Claassen a été une découverte grâce à Ivan Paduart qui m’avait demandé des paroles sur « Life As It Is », j’ai trouvé sa voix magnifique. Nous avons alors eu une résidence à l’Opéra de Lyon qui a bien marché : les trois voix sont complémentaires, c’est un projet qui nous a fait grandir, nous avons tourné pendant trois ans. Fay je l’appelais mon Ella et Maria Pia ma Sarah Vaughan ! 

« Follow The Songlines » (2010)
A cette époque, en 2005, le décès de mon père m’a beaucoup touché, ça a changé quelque chose de fondamental dans ma vie… L’orchestre de la radio flamande m’a demandé de proposer un projet pour et avec eux, et Diederik et moi avons proposé un nouveau projet avec Maria Joao et Mario Laginha qui a été créé avec eux mais par après enregistré à Porto avec L’Orchestre National de Casa da Musica. Ce fut un projet difficile à mettre sur pied, nous n’avions aucune aide vraiment. Oui, il y a chez Maria Joao un côté très expressif comme chez moi, mais nous sommes en réalité deux solitaires, conscients d’avoir proposé tous les deux des voies musicales qu’on a beaucoup aimées ou critiquées, qui ont suscité des polémiques. Ce que je vais dire peut paraître arrogant, mais tous les deux, on est des locomotives et quand on est des locomotives, on a le luxe de tirer les wagons, mais on prend aussi le vent dans la gueule ! On aime ou on n’aime pas ! Et beaucoup s’en rendent compte dix ans après : tu n’imagines pas le nombre de gens qui ont dit « ce que vous faites est magnifique », mais ce n’était pas ce qu’ils disaient il y a dix ans ! 

« Winds of Change » (2013)
On ne voulait pas répéter le « line up » de « This Time » et j’ai proposé à Diederik de changer quelque chose, de trouver un autre contrepoint rythmique et j’ai proposé Donald Kontomanou, le fils d’Elisabeth, Diederik m’a fait confiance. Il a un côté très américain dans son jeu, il a un truc qui me fait penser à Roy Haynes et Eric Harland, des éléments hip hop qui donnent le ton de l’album dès le premier morceau, ce qui fait qu’on entend le côté nostalgique, mais aussi le futur il y a quelque chose de frais dans son jeu ; l’album a du coup un côté très organique. Christophe à la contrebasse continue à m’étonner tout le temps. Quant aux invités, j’ai joué trois ou quatre fois avec Ibrahim Maalouf, j’adore l’étendue du registre de Jacques Schwaz-Bart, son jeu est très intelligent, et enfin Manu Codja qui fait aussi partie d’autres projets, notamment avec Rhoda Scott pour la tournée de « Rock My Boat ». C’est vrai que l’album débute par le piano et la voix avant que la rythmique entre, une sorte de clin d’œil à notre collaboration, on y trouve la fougue de « Up Close ». « Speak Up » a ce côté spoken word, polyrythmique, un peu dans le ton de « Lunch At Midnight » sur « Up Close ». C’est vrai aussi qu’il y a un côté bluesy chez Diederik, mais il joue souvent ainsi, très gospel aussi il y a beaucoup de choses que les gens ne connaissent pas sur lui ; on s’est mutuellement influencé durant notre parcours, Diederik est en constante évolution. En fin de compte, « Wind of Changes » est un album dans lequel j’avais confiance, il n’y avait aucun souci de ce qu’on allait en dire, peut-être que le fait d’avoir enregistré quatre albums sur l’année a joué un rôle. Le début de l’album est un peu symbolique, le piano martelé puis la voix qui suit. On dit qu’à partir de 40 ans, on régresse, mais je sens que ce que je fais est très organique. 

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin

LINX – WISSELS PLAYLIST BY JAZZAROUND