Fred Hersch : Songs of Love and Hate… jan13

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Fred Hersch : Songs of Love and Hate…

Fred Hersch, confiné dans sa maison dans les bois en Pennsylvanie, parle de son nouveau disque « Songs from Home », de son piano, du virus, de ses inquiétudes et de ses espoirs.

Fred Hersch © Dominique Houcmant

«J’ai eu pas mal de challenges à surmonter dans ma vie. J’aimerais penser qu’il y a une lumière pour chacun d’entre nous quelque part.»

« Keep your face toward the sunshine, and shadows will fall behind you » est une phrase que vous placez dans votre messagerie. Est-ce dans cet état d’esprit optimiste que vous avez publié chaque jour une chanson sur votre site Facebook, une série que vous avez intitulée « Tune of the Day » ?
Fred Hersch : J’ai débuté cette série très tôt pendant le confinement parce qu’un de mes proches amis était décédé. C’était mi-mars. Je n’avais jamais fait de Facebook live, mais je me suis décidé à publier un titre par jour en pensant que je pouvais faire quelque chose qui aurait du sens pour moi, mais aussi pour les autres. Cela pourrait représenter cinq ou six minutes par jour pendant lesquelles les gens ne penseraient pas à ce truc terrible qui nous est tombé dessus. Vous savez, j’ai eu pas mal de challenges à surmonter dans ma vie. J’essaie d’aller de l’avant du mieux que je peux. Parfois, vous voyez une ouverture et vous faites ce qu’il faut… J’aimerais penser qu’il y a une lumière pour chacun d’entre nous quelque part.

Fred Hersch © Robert Hansenne

Nous savons que vous appréciez les concerts et les enregistrements en public, ce « Tune of the Day » représentait-il une sorte de catharsis ?
F.H. : Et bien, certains jours, je n’avais vraiment pas envie de jouer. D’autre jours, je jouais très mal… selon mes standards… Et à ce moment-là, je ne travaillais pas vraiment mon piano. Je jouais juste et tant pis… Puis est venu ce challenge de faire un disque. Je pouvais enregistrer trente fois le même thème parce que j’avais le temps et que ça ne me coûtait rien puisqu’il n’y avait pas de frais de studio. J’ai souhaité faire sonner le disque comme une session live.

Est-ce la première fois que vous enregistrez sur votre propre Steinway ?
F.H. : Dans les années 80, j’avais un studio d’enregistrement à New York et différents pianos. J’y ai fait plusieurs enregistrements, dont mon premier album. Mais c’est la première fois que je m’enregistre sur mon Steinway et sur un laptop. Mais la technologie n’est pas si compliquée, j’ai de bons micros, c’est très facile à faire maintenant.

Après cette expérience, est-il plus confortable de jouer sur votre piano alors qu’en tournée, vous êtes confronté à des instruments différents chaque jour ?
F.H. : Généralement aujourd’hui, les pianos sont vraiment très bons en Europe, souvent des « 9 foot Steinway » dans les grandes salles. Honnêtement, mon piano n’est pas parfait. C’est un bon instrument, mais pas « Waaaw ! ». C’est un instrument pour la pratique et il sonne bien dans la pièce… Vous savez, je suis le genre de personne qui peut être satisfait d’un piano… même si je peux être parfois pointilleux. Je me sens bien avec celui-ci, même si il y a des manques dans certains registres. Les Steinway, tout particulièrement ont une personnalité. Vous pouvez la changer jusqu’à un certain point, mais certaines choses font partie de l’ADN du piano et ne peuvent être modifiées, peu importe ce que vous essayiez de faire. En tant que pianiste sur la route, vous devez l’accepter… Ok, ce piano n’est pas idéal, mais il faut l’accepter, et il y a parfois des choses qui sonnent vraiment bien. Alors, il faut en tirer parti et éviter ce qui sonne mal, ne pas vous y aventurer. Je dirais qu’un bon instrument dans un bon environnement donne du plaisir… Mais je suis un pianiste professionnel… Parfois, quand je suis sur scène, je sens que ce sera une mauvaise soirée. Le public est mauvais, je le sens fatigué et vous pensez à un désastre qui va se produire… Alors si vous vous relaxez, quelque chose de spécial se passe, tout ce qui est bon devient une surprise. Quand on fait ça depuis quarante-cinq ans, on rencontre de tout !

««Wouldn’t It Be Loverly» peut être interprété comme un souhait d’un monde meilleur que celui que nous vivons actuellement. Je l’ai joué comme une prière…»

Comment avez-vous choisi le répertoire du disque ? Ces chansons faisaient-elle partie de votre série « Tune of the Day » ?
F.H. : Non, je ne pense pas, juste une peut-être, « Consolation ». Je suis parti d’une liste de dix-huit titres dont j’étais sûr pour certains qu’ils seraient sur le disque. J’ai fait « After You’ve Gone » en une prise. « Sarabande » aussi, mais au départ je n’avais pas l’intention de les garder… Certains titres sont vraiment venus en dernière minute. « Get Out of Town » était aussi spontané, peut-être deux prises. Mais pour d’autres, j’ai travaillé beaucoup pour arriver à ce que je désirais… Des choses ont sauté, d’autres sont arrivées, personne ne savait quel serait le résultat final. C’est toujours intéressant de partir d’une liste très large.

Il y a quelques-uns de vos favoris, mais pas Monk ou Jobim.
F.H. : Tout à fait. Délibérément je n’ai pas choisi Monk parce qu’il est déjà sur tant d’albums, je l’ai donc laissé avec Jobim de côté pour cette fois. Pour cet album, à l’exception de « Consolation » et de mes deux compositions, j’ai vraiment voulu des chansons avec des textes qui me parlent.

Fred Hersch © Dominique Houcmant

Vous m’avez dit lors d’un entretien précédent que vous ne sauriez jamais jouer « Polka Dots and Monnbeans » à cause des paroles… Ici, certains textes sont inspirés par la pandémie.
F.H. : C’est exact. Ce premier morceau « Wouldn’t It Be Loverly”, qui vient de « My Fair Lady », je peux l’interpréter comme une sorte de souhait d’un monde meilleur que celui que nous vivons actuellement. Je l’ai joué comme une prière, ou une inspiration, un espoir. L’image de « Wichita Lineman », cet homme qui travaille sur un poteau de téléphone, seul dehors… quelle image de solitude ! Par contre, les paroles sur le « Solitude » d’Ellington ont été écrites plus tard… pour faire de l’argent !

«Pour «After You’ve Gone», j’ai pensé à Trump. C’est lui dire «fous le camp d’ici»… Vous savez, ça a été usant quatre années avec ce type !»

« After You’ve Gone » traite aussi de la solitude.
F.H. : « After you’ve Gone » est une chanson populaire : « quand tu seras partie je serai triste, j’aurai le blues, tu me manqueras… », des choses comme ça. Elle a été composée pendant l’épidémie de grippe en 1918. Mais pour cette chanson, j’ai pensé à Trump, « After You’ve Gone », c’est lui dire fous le camp d’ici… (« Get a fuck out of here »). Vous savez, ça a été usant quatre années avec ce type… (l’entretien a eu lieu avant les incidents du Capitole – NDLR). « Get out of Town » c’est par rapport à moi qui vit en Pennsylvanie après avoir quitté Manhattan, « All I Want » vient du premier album de Joni Mitchell « Blue », et « The Water is Wide », c’est quelque chose que j’ai appris très tôt à l’école. La moitié de cet album est issue d’une période d’avant-jazz, avec quelques trucs plus modernes.

« When I’m Sixty Four » a évidemment un sens particulier pour vous cette année.
F.H. : Oui, au moment où j’ai enregistré, en août, j’avais soixante-quatre ans, aujourd’hui j’en ai soixante-cinq…

«Si je devais ne plus jamais jouer des concerts ou voyager, ma carrière serait terminée. Mais si je regarde en arrière, je me sens heureux de toutes les choses que j’ai faites.»

Généralement considéré comme l’âge de la retraite…
F.H. : Bon, chacun d’entre nous en ce moment peut être considéré en retraite forcée… Si je devais ne plus jamais jouer des concerts ou voyager… ce serait fini, ma carrière serait terminée… Mais vous savez, si je regarde en arrière, je me sens heureux de toutes les choses que j’ai faites, avec beaucoup de reconnaissance aussi… Mais pour les jeunes musiciens qui arrivent sur les scènes aujourd’hui, qui sortent des écoles, qui tentent de trouver leurs marques, et d’être entendus, c’est une période particulièrement cruelle. Beaucoup de jeunes pianistes vivent seuls et n’ont pas de piano à la maison et pas de solution pour jouer… Je me sens plus mal pour eux que pour moi. Je suis sûr que les choses changeront avec le vaccin. Malheureusement trop de gens dans ce pays ne portent pas de masques et nous en payons le prix.

Fred Hersch © Dominique Houcmant

Beaucoup de musiciens donnent des concerts sur internet. Pensez-vous que ce type de performance a de l’avenir ?
F.H. : Je m’y attends en tout cas. Je pense qu’il faudra beaucoup de temps avant que les gens se sentent à l’aise dans un espace public comme une salle de concerts, sans compter tous ceux qui connaissent et connaîtront des difficultés financières. Ils aimeraient sans doute assister à des concerts, mais en auront-ils les moyens ? Je crois que suivre un concert par Zoom ne satisfera pas le public, mais ce sera un moyen pour certains musiciens de gagner un peu d’argent. De mon côté, j’ai fait deux streamings depuis le Village Vanguard, et le reste depuis ma maison. Malheureusement, jouer à distance avec d’autres musiciens est compliqué, à cause de l’effet retard. Il me reste le choix de jouer ma partie de piano, de l’envoyer aux autres musiciens qui jouent dessus… Je pense qu’on est très limité dans cette formule. Utiliser Zoom pour des masterclass comme je le fais n’est pas toujours facile non plus, à cause de la qualité du son qui va et vient, c’est souvent compliqué.

«Pour moi, ces neuf derniers mois ont été difficiles, je n’ai pratiquement écrit aucune musique… Mais ces derniers temps, je vois une petite lumière au bout du tunnel.»

Fred Hersch © Jos Knaepen

Me permettez-vous une question plus personnelle : ayant souffert de façon dramatique du sida, cela vous a-t-il aidé à surmonter la pandémie d’aujourd’hui ?
F.H. : Pas de problème. Mais d’abord pour être clair, le coma que j’ai traversé n’a rien à voir avec le sida que j’ai enduré pendant plus de trente-cinq ans. Après deux mois de coma, je suis entré dans un centre de revalidation. J’étais très très bas, je ne pouvais pas manger ni parler, chaque jour était très difficile. Puis lorsque mon compagnon me poussait dans ma chaise roulante dans le jardin du centre, je rencontrais des gens qui étaient là depuis des mois et qui me disaient : « vous devez penser à une petite chose que vous avez faite aujourd’hui et qui est meilleure que ce qui se passait hier, juste une minuscule amélioration, comme, par exemple, hier j’ai marché quinze pas et aujourd’hui vingt… » Si vous pensez seulement à ce que vous ne pouvez pas faire, rouler en vélo, prendre l’avion, aller au restaurant, vous allez déprimer, mais penser à de petits progrès vous aide. Et à propos du coronavirus, personne ne sait rien, vous pouvez vous sentir bien aujourd’hui et être atteint demain, personne ne le sait. Dans le bouddhisme, tout est non-permanent, nous mourrons tous, nous perdrons tous ce que nous aimons, c’est ainsi. Cela ne veut pas dire qu’il faut en être triste, mais il faut y penser. De nos jours, beaucoup de choses, même pour des gens avec une grande carrière, se sont mal passées. Et pour moi, ces neuf derniers mois ont été très difficiles, je n’ai pratiquement écrit aucune musique, juste une ou deux choses. J’ai connu de grandes difficultés à me motiver à jouer du piano. J’ai lu, j’ai regardé Netflix, mais ces derniers temps, je vois une petite lumière au bout du tunnel, j’espère avoir des concerts dès le mois de juin, ou septembre, peut-être… Mais il y a tant de questions qui se posent ! Vous savez, beaucoup d’agents pensent à 2021… Les gens auront-ils l’argent pour revenir aux concerts ? Le gouvernement aidera-t-il la culture ?

«Ça prendra du temps pour que tous les Américains se retrouvent sur la même longueur d’onde. Je suis inquiet pour le futur du pays.»

Mais pour en revenir à ma façon de vivre la situation actuelle, je ressens les choses dans la lenteur. Ce disque m’a permis de réaliser quelque chose pendant quatre ou cinq semaines, en apprenant de nouvelles technologies, le mixage, me concentrer sur le piano, et j’ai été extrêmement heureux de voir la façon dont l’album a été accueilli, c’est fantastique ! Je pense que c’était le bon disque à faire au bon moment. Je n’ai pas voulu faire un disque « easy-listening », il fallait qu’il y ait de la substance sans être « intimidant » pour qui que ce soit. Je voulais que le jazz fan y trouve du plaisir, mais que ça apporte aussi un peu de lumière aux gens qui sont dans l’obscurité. Mon espoir pour l’année tient aussi dans l’arrivée d’un nouveau Président, avec de nouveau du bon sens dans les décisions et un souci réel pour les gens. Il y aura du changement, même si l’opposition ne rendra pas les choses faciles… Ces gens n’ont jamais compris que l’objectif était de rendre le pays meilleur, pas seulement pour eux-mêmes, mais pour les gens. Et notre pays est aujourd’hui la risée du monde : nous avons les meilleurs scientifiques, nous avons l’argent et nous agissons de la pire des façons face au virus. Et dix millions d’Américains continuent de penser que le virus est un hoax… Et ça prendra du temps pour que tous les Américains se retrouvent sur la même longueur d’onde, si ça arrive un jour. Je suis inquiet pour le futur du pays.

Fred Hersch © Robert Hansenne

Fred Hersch
Songs from Home
Palmetto Records

Chronique JazzAround

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin