Daniel Humair : Drum Thing fév09

Tags

Related Posts

Share This

Daniel Humair : Drum Thing

Frémeaux et Associés

Daniel Humair est indéniablement, avec Elvin Jones et Jack Dejohnette, l’un des meilleurs batteurs de l’histoire du jazz, tant pour sa perfection technique et son inventivité que pour sa riche carrière aux multiples rencontres. Né en 1938 à Genève, il découvre l’univers des percussions au sein d’une fanfare et, après avoir remporté un Premier Prix au Festival Amateur de Zurich, il s’engage dans une carrière professionnelle. En 1958, il s’installe à Paris et découvre la scène de l’époque : Barney Wilen, Michel Hausser, les Américains Don Byas, Lucky Thompson ou Bud Powell. En trio avec George Gruntz et Guy Pedersen, il accompagne de grands noms comme Dexter Gordon et Roland Kirk (concert au Palais des Congrès de Liège en 1963). Le double LP « Surrounded 1964-1987 » illustre bien la diversité de ses rencontres. Au cours des 16 plages du double vinyl, on retrouve les noms d’Eric Dolphy, Kenny Drew, Johnny Griffin, Gerry Mulligan, Phil Woods, Jane Ira Bloom ou David Friedman et, côté européen, Martial Solal, Joachim Kuhn, Eddy Louiss, René Thomas, Roger Guérin, Gordon Beck, Michel Graillier, Tete Montoliu, Michel Portal, François Jeanneau, Franco Ambrosetti, Jean-Louis Chautemps, Maurice Vander, Henri Texier, Jean-François Jenny-Clark. Dès 1959, il fait partie du trio de Martial Solal, puis les engagements s’enchaînent : trio de Jean-Luc Ponty et Eddy Louiss, Phil Woods European Rhythm Machine, trio de Joachim Kuhn, trio avec François Jeanneau et Henri Texier (concert au Lion s’envoile à Liège en 1981), HUM (soit le trio Humair-Urtreger-Michelot), quintet de Chet Baker avec René Thomas et Bobby Jaspar (« Chet Is Back »), quartet Jaspar-Thomas (« Live at Ronnie Scott » en 1962)… « One of my first real emotions playing with a jazz group was certainly with Bobby Jaspar and René Thomas. They both possessed an incredible jazz technique, sensibility and knowledge of the music. » (D.H., pochette). Dans un esprit curieux, il a aussi côtoyé les nouvelles générations : Groupe Quatre (avec Enrico Rava), Baby Boom (avec Matthieu Donarier, Christophe Monniot, Manu Codjia et Sébastien Boisseau), albums « Full Contact » et « Pas de dense » avec Tony Malaby, rencontre avec Emile Parisien et Vincent Peirani et, en 2017, le Modern Art Trio avec le contrebassiste Stéphane Kerecki et le saxophoniste Vincent Lê Quang, deux musiciens que l’on retrouve ici.

Après ses études au Conservatoire de Paris, en compagnie de Jean-François Jenny-Clark et Ricardo Del Fra, Stéphane Kerecki a fait partie du quartet de Steve Potts, du Paris Jazz Big Band et a fondé un trio avec Matthieu Donarier et Thomas Grimmonprez. Il enregistre « Houria » avec Tony Malaby, « Nouvelle Vague » avec John Taylor et Emile Parisien et « French Touch » avec Emile Parisien et Jozef Dumoulin. Professeur au Conservatoire de Paris, Vincent Lê Quang a formé un quartet avec Bruno Ruder (p), un trio avec Jeanne Added, a enregistré « Roses And Roots » avec Ricardo Del Fra, « Sand Woman » et « Chance » avec Henri Texier et « Liberi sumus » d’Aldo Romano. Sur six plages, le trio accueille Yoann Loustalot au bugle: « ce n’est pas juste un beau son, c’est le son de l’âme » (Enrico Rava). Membre de Lucky Dog avec Fred Borey (« Live at the Jacques Pelzer Jazz Club »), il a fondé Aérophone avec Glenn Ferris en invité. Il a enregistré « Slow » avec Julien Touéry (p), « Old and New Songs » avec François Chesnel et Christophe Marguet, qu’il a retrouvé pour « Happy Hours » avec Touéry et Hélène Labarrière.

L’album Frémeaux peut se lire comme une suite, qui s’ouvre sur un « Prologue », se ferme sur un « Epilogue » (deux thèmes collectifs) et s’articule autour d’une succession de « Drum Thing » (1,2,3, signés Humair-Kerecki) et de courts « Interludes » (1,2,3,4) ouverts à de libres improvisations collectives. Enfin, 4 compositions plus longues. D’abord « Mutinerie » de Michel Portal, un thème extrait de l’album « Dockings », une écriture immédiatement reconnaissable, qui met en valeur le soprano et le chant profond de la contrebasse, dans un esprit très proche du trio Portal-Texier-Romano. Ensuite, le traditionnel « Heaven’s Gate » avec un soprano très mélodique et « Send in the Clowns », thème extrait de la comédie musicale « Light Night Music » de Stephen Sondheim. Enfin, « La Cantonale », composition co-signée par Humair et Kerecki, au thème obsédant porté par un soprano fougueux. Les 14 plages illustrent parfaitement toute la richesse de jeu de Daniel Humair, sens du tempo, légèreté des balais joués en intro d’  « Interlude 1 », jeu inventif sur les toms avec mailloches (« Send in the Clowns », « Epilogue »), travail délicat sur les cymbales (« Heaven’s Gate »), roulade vigoureuse de baguettes sur la caisse claire (« La Cantonale »). La contrebasse est souvent mise en avant (intro et solo sur « Drum Thing 1 », solo sur « La Cantonale »). Vincent Lê Quang passe d’un ténor fougueux (« Drum Thing 2 », « Drum Thing 3 », « Epilogue » avec accents free) à un soprano virevoltant et incisif (« Mutinerie », « Interlude 4 », « Heaven’s Gate », « La Cantonale »). Le bugle dialogue volontiers avec le saxophone (« Drum Thing 3 », « Epilogue », « Send in the Clowns »), toujours avec une sonorité puissante (écoutez le solo sur « Drum Thing 3 »). Une musique à la construction savante, qui privilégie la mélodie tout en conservant des accents plus improvisés. Un très bel album qui met chacun en valeur.

Claude Loxay