Toine Thys : l’Étranger fév17

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Toine Thys : l’Étranger

« Overseas », après « The Optimist », présente un autre versant de l’optimisme selon Toine Thys. Rencontre.

Toine Thys © Didier Wagner

«Ihab Radwan est vraiment au centre du projet. Il est mon alter ego dans le groupe… Je prends les décisions, mais je le consulte.»

Bonjour Toine, un tout nouveau disque et une tournée de douze dates qui était prévue : où en est-elle ?
Toine Thys : La tournée était aux trois quarts annulée. Finalement, avec des subventions de la région flamande, je vais pouvoir faire venir les musiciens pour un « streaming », d’Espagne, de Suisse de Hollande et du Luxembourg. Miracle, le 14 mars, on devrait avoir un vrai concert en public au Luxembourg ! En période de disette, on se contente de peu…

Comment est née l’idée de « Overseas » ?
T.T. : J’avais commencé une série de concerts à Bruxelles avec pour titre « Overseas », où j’invitais des musiciens. Anne Paceo m’a parlé de Ihab Radwan, je l’ai écouté et je l’ai fait venir pour une découverte. Humainement et musicalement, ça a bien marché et chaque année, on a fait une tournée de trois ou quatre jours avec des combinaisons différentes, notamment avec Michel Massot, Simon Leleux, Pascal Rousseau, le tubiste français qui a remplacé Michel qui n’était pas toujours libre. On a essayé une formule plus large avec deux percussionnistes, et un joueur de sarz turc qui s’appelle Emre Gültekin… Finalement, on est arrivé à ce quintet avec le percussionniste brésilien Ze Luis Nascimento, une proposition de Ihab. Tout cela s’est fait de concert avec Ihab qui est vraiment au centre du projet. Il est mon alter ego dans le groupe. Je prends les décisions, mais je le consulte, il donne des idées. Avec Simon Leleux, il a proposé le violoncelle plutôt que le tuba, instrument avec lequel j’étais un peu resté dans l’idée de Rabih Abou Khalil et de « Blue Camel ». Harmen Fraanje, je le connaissais, tout comme Annemie Osborne.

Ihab Radwan © Robert Hansenne

Annemie Osborne © Robert Hansenne

«Tamam, c’est une façon d’être optimiste… Ta maison brûle, mais toi et ta famille vous allez bien ? Tamam !»

Le morceau « Longa Nekriz » m’a en effet fait un peu penser à Rabih Abouh Khalil.
T.T. : C’est vrai, c’est un morceau traditionnel que Ihab a réarrangé.

Que signifie le titre de l’album ?
T.T. : « Tamam » est un mot égyptien qui veut dire « tout va bien »… « Tamam Morning » c’est un matin où tout va bien, ou plus exactement où tout commence bien. Et puis, les journées ne se ressemblent pas les unes aux autres, on ne sait pas ce qui peut arriver…. Dans la vidéo de présentation, Ihab l’explique bien, c’est une façon d’être optimiste… Ta maison brûle, mais toi et ta famille, vous allez bien : « Tamam ». Au fond, c’est un peu dans la lignée et dans l’esprit de mon album « The Optimist » .

Toine Thys © Didier Wagner

Toine Thys © Didier Wagner

« Memory of the Trees » en introduction définit bien le style de l’album où les instruments ne jouent pas leur rôle habituel, le piano par exemple, est assez percussif.
T.T. : C’est plutôt bien vu. Ce qu’on essaie de faire, c’est que le rôle de chacun puisse changer d’une fois à l’autre. Le violoncelle par exemple peut passer des cordes frottées au pizzicato, puis jouer une mélodie ou une seconde voix. Le oud aussi peut jouer la basse, faire un solo, jouer des accords, ce qui n’est pas fréquent pour un oud traditionnel. Le soprano est un instrument très libre et la clarinette basse peut passer plus dans le rôle d’accompagnateur. L’idée est qu’on ait tous différents rôles, ce qui change le son du groupe. Au piano, Harmen s’est fondu dans un groupe qui lui préexistait. Il est présent, mais pas envahissant, c’est très intelligent de sa part. L’univers est assez joyeux avec plusieurs couleurs.

« Istanbul Kidz » est une suite.
T.T. : C’est l’instantané d’un court séjour à Istanbul dont j’ai retenu plusieurs ambiances. Le Bosphore est un symbole très fort qui sépare la partie ouest de la partie est de la ville. « Tarlabasi » est un quartier très populaire, très cosmopolite. On y parle toutes les langues, c’est très vivant avec des enfants qui jouent partout… C’est la partie plus nerveuse du morceau. « Sufi », sur une suggestion de Ihab est devenu un peu quelque chose comme une musique de transe, un morceau très court.

«Enregistrer un album est un work in progress. On ne sait pas toujours ce que sera la suite et en cela, c’est vraiment dommage d’avoir dû annuler la tournée.»

Il y a aussi des parties vocales moins en avant que dans le concert « carte blanche » que l’on a pu entendre au Gaume Jazz Festival il y a deux ans. Dans la deuxième partie de la suite par exemple.
T.T. : Il y a des choix acoustiques qu’on a faits en mettant les voix plus en retrait, ça rajoute un côté orchestral. Enregistrer un album est un « work in progress ». On démarre de quelque chose qui va évoluer et on ne sait pas toujours ce que sera la suite. En cela, c’est vraiment dommage d’avoir toute cette tournée annulée.

Y a-t-il une chronologie des morceaux qui a été pensée selon les titres ?
T.T. : Le premier morceau, « Memory of the Trees », donne une bonne image de l’esprit de l’album. Mais je pense qu’on a fait la liste des morceaux à l’oreille, comme on fait les setlists des concerts, en fonction du vécu, du contenu émotionnel.

«Est-ce que l’artiste est en recherche de reconnaissance, d’amour du public ou de ses pairs ? Il y a un peu de tout cela.»

Un morceau s’intitule « Casanova », le musicien doit-il être aussi séducteur ?
T.T. : Est-ce que l’artiste est en recherche de reconnaissance, d’amour du public ou de ses pairs ? Il y a un peu de tout cela. Bien sûr, je cherche à séduire les gens, pour qu’ils passent un bon moment, mais je n’ai jamais eu l’impression de concéder des choses. C’est une sorte de compromis : entre le côté consensuel pour obtenir un maximum d’attention, puis d’un autre côté il y a les intransigeants qui auront un public hyper-restreint… J’oscille un peu entre les deux.

Ce qui frappe, c’est la fusion entre oud et violoncelle, parfois confondant même.
T.T. : C’est la magie des cordes. Je connais peu la musique traditionnelle arabe, mais ce qui me plaît dans cette musique, c’est son côté aventureux. Jouer avec le oud, le violoncelle et le piano, c’est très très différent de ce que j’ai fait auparavant. C’est pour ça que j’ai mis un peu le ténor de côté, car il a un son trop massif pour cette musique. On est un peu dans l’idée de la musique de chambre, et avec les percussions digitales qu’on joue avec les phalanges, ça accentue encore cette facette. Ce sont des instruments magnifiques plein de variations, ça crée un autre univers qui colle à la musique de chambre.

«Si cette année avait été normale, elle aurait été celle de ma vie, avec plus de 150 dates…»

Tu privilégies en effet le soprano et la clarinette basse.
T.T. : « Circling » est une pause un peu relaxante, c’est l’objectif. Je l’ai joué au ténor, mais c’est un instrument qui avait moins sa place dans cette musique. J’ai toujours eu une relation particulière avec le soprano, c’est pourquoi j’ai fait ce choix instrumental.

L’album a été enregistré en janvier 2020, juste avant la pandémie. Qu’est ce que cela t’inspire, d’avoir ce projet prêt à tourner et que tout tombe à l’eau ?
T.T. : On aurait tous préféré qu’il n’y ait pas cette pandémie, mais tant de gens en ont tellement souffert que j’ai du mal à me plaindre. C’est vrai qu’on aurait préféré présenter l’album pour sa sortie, mais tout est déjà reporté pour 2022. Le côté positif est que les gens ont plus de temps pour consommer de la culture : livres et musiques. C’est une autre forme d’attention à la maison. Quand on a sorti « Orlando », c’était déjà le confinement, j’ai un autre album prévu en mai. Si cette année avait été normale, elle aurait été l’année de ma vie avec plus de 150 dates. Les premières annulations étaient terribles, mais maintenant je vois ça avec un certain recul. L’agenda fin 2021 et 2022 est déjà bien rempli.

Overseas © Robert Hansenne

Toine Thys Overseas
Taman Morning
Igloo

Chronique JazzAround

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin / Photos © Robert Hansenne et Didier Wagner