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Jeanne Added

Jeanne Added

par Matthieu Jouan  

D’abord violoncelliste, puis chanteuse, Jeanne Added s’illustre dans plusieurs contextes exigeants, armée d’une technique vocale imparable et d’une énergie débordante.

Élevée à Reims et formée à Paris, Jeanne Added paraît à peine ses trente-trois ans, dont quinze passés au service de la musique, la sienne et celle des autres. D’abord violoncelliste, puis chanteuse, elle s’illustre dans plusieurs contextes exigeants, armée d’une technique vocale imparable et d’une énergie débordante. Aujourd’hui, elle se positionne délibérément dans l’univers du rock, avec autant de passion et d’exigence que naguère dans le jazz. Il était temps de présenter cette musicienne, ses origines, son parcours et les différentes étapes qui les ont marqués. 

Jeanne Added (c) Christophe Charpenel

Les voix de Jeanne

Jeanne grandit dans un milieu universitaire et théâtral, joyeux et concentré. La discothèque familiale comprend Higelin, Barbara, CharlÉlie Couture, Brassens, Ferré, Anna Prucnal ou même Klaus Nomi. Mais, c’est elle, désignée « spécialiste de la musique » qui entreprend de rajouter un rayon jazz à cette discothèque en faisant, avec ses parents, « consciencieusement des courses chez les disquaires, suivant une liste imaginaire des classiques à écouter absolument ». Dès lors, faire de la musique devient une évidence. Commencent alors les années d’apprentissage au conservatoire.

« J’ai eu la chance immense d’avoir un père qui m’accompagnait aux austères auditions de conservatoire en me répétant comme un mantra de m’amuser avant tout : concentration et joie. J’ai fait de la musique sans me poser de questions parce qu’on m’y a donné accès de la façon la plus naturelle qui soit. Si on m’a poussée, c’est simplement parce que la persévérance est parfois ce qui manque aux enfants, et je pestais terriblement à l’idée d’avoir à faire des exercices… Le désir de m’y consacrer complètement est venu bien plus tard. J’ai choisi le violoncelle parce que j’étais amoureuse d’un grand de CM2 qui en jouait, et ensuite le chant parce qu’on m’a dit d’en faire ! L’été de mes treize ans, je me suis retrouvée à chanter « Stairway To Heaven » de Led Zeppelin devant toute la colo. Ce fut le tout premier déclic. »

Son paysage sonore est bigarré. À la musique classique s’ajoutent quelques groupes agités : les Bérurier Noir, Led Zeppelin, les V.R.P, Janis Joplin, The Who, Nirvana, Portishead… Enfin, à l’âge des orientations professionnelles, Jeanne fait le choix de la musique, pari fou et radical.

La révélation

Il faut quitter Reims, trouver une école de confiance et, pendant deux ans, se consacrer exclusivement au jazz. A dix-huit ans ans Jeanne rentre à l’I.A.C.P. [1], une école de jazz à Paris. « Le choix du jazz, je l’ai longtemps compris comme une envie de liberté dans l’utilisation des techniques, l’envie d’un cadre moins strict que celui auquel j’étais habituée. Maintenant je perçois plus le choix d’une musique qui, tout en étant plus libre, était aussi potentiellement très savante et répondait donc à l’idée que je me faisais des exigences familiales. Mais quand, à dix-huit ans, après quelques mois à Paris et à l’IACP, j’ai débarqué à Uzeste chez Lubat pour un stage d’improvisation, j’ai cru arriver littéralement chez les fous ! J’ai pris peur et failli détaler dès le deuxième jour. La révélation m’a pris deux ans. Deux ans d’allers-retours entre la bande à Lubat et Minvielle à Uzeste et celle des frères Belmondo à l’IACP. Impossible, après ça, de revenir en arrière ».

C’est dans cet esprit d’absolu qu’elle se présente et est admise au Conservatoire National Supérieur de Musique, dans la classe de jazz, comme chanteuse. Une première pour cet établissement d’où sortent les meilleurs instrumentistes. « Cependant, je suis persuadée qu’il n’est en aucun cas nécessaire de se « fader » autant d’années de conservatoire et de formation pour être musicien, même un bon, voire un magnifique. La plupart de nos idoles n’ont pas mis le pied dans un conservatoire. Mais j’ai été un animal à tendance scolaire, qui, par son éducation, a cru trouver une partie de sa confiance en soi dans l’apprentissage institutionnel. »

Jeanne Added a un instrument qu’elle travaille : sa voix. Sa formation classique lui permet de développer des outils techniques. C’est son professeur rémois, Emmanuel Cury, un ancien danseur contemporain, qui lui apprend à « mettre en place des automatismes, apprendre des méthodes qui [lui] permettent de s’en sortir dans le maximum de circonstances, à la fois musicales et physiques. Puisqu’il était évident qu’[elle] ne venait pas le voir pour devenir cantatrice à grande robe ». Ces outils, elle les utilise en cas de besoin. « C’est une sorte de guide de survie de la chanteuse, par grand froid, grande chaleur, grande fatigue, grand stress… La clé principale étant le repos. Pour chanter il faut dormir. Et quand j’ai un doute, je téléphone à mes copines chanteuses, j’en connais de sublimes. »

Chanteuse ou musicienne ?

« A l’époque, j’étais déterminée à faire du chant sans être chanteuse. Seul et étrange moyen trouvé pour m’intégrer auprès d’instrumentistes dans un milieu où la « chanteuse » véhicule bon nombre d’à priori négatifs. Du coup j’écoutais presque exclusivement des instrumentistes – Wayne Shorter, Charles Mingus, Steve Coleman, Jim Black, Tim Berne… Je m’autorisais cependant une chanteuse (je blague à peine), Abbey Lincoln, la plus punk d’entre toutes et tous. »

Elle tire une partie de sa confiance en elle de ces années d’études musicales, et l’autre partie de la scène et de ses « camarades de jeu ». Ces musiciens avec qui elle fait ses vrais premiers pas : Marc Baron, Julien Desprez et Sébastien Brun, ses « précieux complices de Linnake », puis Maxime Delpierre, Gilles Olivesi et Thomas de Pourquery avec qui elle enregistre son premier cinq titres en solo.

Les projets s’accumulent, et elle y pose sa voix singulière, avec ou sans paroles, toujours juste, toujours tendue. Son premier groupe, No Sugar Added Quintet, avec Sylvain Bernard au piano, David Dupuis à la trompette, Benoît Gazzal à la contrebasse et Emiliano Turi à la batterie, propose principalement de la musique instrumentale (Shorter, Wheeler…), « avec d’excellents musiciens et une bonne blague dans le titre dont j’étais bien contente à l’époque. »

C’est ensuite au sein du trio Yes Is A Pleasant Country qu’elle fait vraiment parler d’elle. Pendant une dizaine d’année, avec Bruno Ruder au piano et Vincent Lê Quang au saxophone soprano, ils inventent une musique aérienne, délicate et sensible. « Entre nous c’est devenu télépathique, il n’y a pas d’autre mot. J’ai la chance de faire ce que je ressens comme étant de la très belle musique avec deux musiciens que j’estime profondément, qui m’épatent, me remplissent de joie à chacun de nos concerts. C’est de pire en pire, ou de mieux en mieux avec le temps. » 

Le groupe Melc, avec Gildas Etévenard (batterie), Thibault Frisoni (guitare) et Julien Tamisier (claviers), marque une nouvelle étape. « J’y jouais du violoncelle et je chantais, option musique improvisée teintée de pop. Joli et premier disque enregistré dans un vrai studio. C’est sans doute aussi avec eux que j’ai poussé mon premier cri ».

En faisant la première partie de Napoli’s Wall de Louis Sclavis avec ce groupe, elle rencontre le violoncelliste Vincent Courtois, à l’été 2005. Il lui propose de rejoindre son quartet. « J’y ai d’abord joué du violoncelle et chanté, puis seulement chanté. C’est le groupe avec lequel j’ai le plus tourné, et appris à vivre en tournée. Un peu de boxe sur scène au début pour prendre ma place (exclusivement de mon point de vue, hein !), pas mal de muscles développés et d’assurance gagnée au fil des années, ce qui n’est pas rien. Et puis tant de temps passé auprès de musiciens comme Vincent Courtois, François Merville, Marc Baron et ensuite Yves Robert, ça forme. Voilà la véritable école. » Interrogé à ce sujet, le violoncelliste reconnaît : « Jeanne est la première musicienne plus jeune que moi qui ait autant compté. La seule chose qu’elle a à faire, c’est de continuer comme ça. Elle doit se dire qu’elle a raison, qu’elle ne se trompe pas. »

Elle chante aussi dans le Septet Ilium de Pierre de Bethmann, un groupe de musiciens qui l’impressionnaient quand elle était à l’I.A.C.P. Le fait de les rejoindre revêt une grande importance pour elle. Elle participe à l’enregistrement de deux disques avec eux. « Je me suis senti pousser des ailes avec cette équipe de tueurs (Stéphane Guillaume, David El Malek, Franck Agulhon, Vincent Artaud, Michael Felberbaum). Nous répétions pour la première fois (en 2006) le tout nouveau répertoire du groupe à l’opéra de Lyon, une musique complexe montée à une vitesse folle… complètement hallucinant ! Je me souviens aussi de l’incroyable intelligence de leader de Pierre de Bethmann. »

Elle participe ensuite au Bruit du [sign] en compagnie de Nicolas Stéphan (sax ténor et composition), Julien Omé (guitare), Sébastien Brun (batterie), Théo Girard (contrebasse), Julien Rousseau (trompette). « Une longue et belle aventure musicale avec mes amis, le projet où je me reconnaissais le plus, où il y avait le plus d’enjeux. J’ai des souvenirs de longues sessions de répétition, d’un apprentissage du travail en groupe, ainsi que d’un sublime voyage en Ethiopie en 2010, avec deux danseurs azmari, qui a donné lieu à un répertoire flamboyant joué avec un immense plaisir. »

Selon le contexte, sa voix est mise en avant comme un instrument à vent. Son chant est mélodique, rythmique, mais sans signifiant. C’est le son qui prime, le phrasé, la couleur. Pourtant, les textes ont leur importance pour elle et c’est avec le groupe d’Yves Rousseau, « Poète, vos papiers ! » (avec Claudia Solal, Jean-Marc Larché et Régis Huby), qu’elle peut assumer son statut de chanteuse. Cette expérience est déterminante. « Je pouvais enfin assumer un statut de chanteuse qui défend des textes – et quels textes !… Il y a aussi eu le contact avec Claudia, auprès de laquelle j’ai compris que ma neutralité portée en étendard n’aidait pas – voire empêchait – la compréhension de ce que je racontais et qui, par sa présence, m’a autorisée à interpréter de façon plus engagée. »

Mais ces expériences enrichissantes ne la comblent pas encore. Elle est à la recherche de quelque chose de plus personnel, de plus profondément ancré. Une musique intérieure, brûlante, en fusion, qui doit s’exprimer autrement. C’est avec le trio Linnake qu’elle part explorer un registre musical à sa mesure. « Quand je me suis enfin posé la question de savoir quelle musique je voulais – « moi-je-Jeanne » – chanter, j’ai ressenti un rejet assez violent de la jolie voix polie, lisse et juste que j’utilisais jusque-là, d’où le cri et la musique qui va avec. »

Du jazz au rock

Linnake (« forteresse » en finnois) est une citadelle. Aux côtés de Sébastien Brun (batterie) et de Julien Desprez (guitare), Jeanne chante en s’accompagnant à la basse électrique. Une musique puissante, nerveuse, virulente. « Et il y a, en effet, de la force à revendre dans ce coup poing rageur qui vous surprend dès les premières notes par l’unité monolithique des trois instrument et la voix chauffée à blanc d’une Jeanne Added qui n’en finira jamais de nous surprendre par l’amplitude de son registre et son inébranlable intensité », écrit Franpi Barriaux dans sa chronique de leur disque sur Citizen Jazz.

Cette nouvelle étape musicale est donc pour la chanteuse l’occasion de se présenter sur scène avec une basse électrique. Expérience qu’elle transpose également en solo lors de concerts osés, sur le fil du rasoir. Minimaliste, son accompagnement est plus percussif qu’harmonique. Petite bonne femme cachée derrière son instrument, elle paraît à la fois se protéger du public et prête, armée de cette lutherie menaçante, à faire parler la poudre. C’est aujourd’hui cette combinaison instrumentale qu’elle pratique le plus souvent, et qui lui permet une très grande liberté, seule en scène. À cet instant de sa vie d’artiste, on la sent libre.

La suite du parcours est à écrire.

Jeanne Added participe à d’autres projets, comme le Song Song Song de Baptiste Trotignon, un duo avec Rachid Taha ou la fantastique troupe du projet Verlaine de John Greaves, avec Elise Caron, Eve Risser, Guillaume Roy, Léon Milo, Olivier Mellano et Thomas de Pourquery. Elle est d’ailleurs souvent associée à ce dernier, trublion barbu, qui l’entraîne dans ses tornades insensées. Invitée sur scène pour quelques morceaux, participant à une série de vidéos de chants de Noël revisités pour Arte en 2012, à des soirées pop-rock, à des festivals et à toute proposition sympathique et énergique émanant du saxophoniste et chanteur du MegaOctet, elle joue de leur complicité musicale et vocale. 

Parallèlement, elle continue de se produire avec son trio de cœur Yes Is A Pleasant Country, avec lequel elle garde un lien indéfectible. Une manière aussi de garder un pied dans le jazz… Car ses projets l’entraînent vers le monde du rock – dont les salles, les festivals, le public etc sont parfois trop coupé du jazz. Jeanne a toutes les qualités pour en être une excellente ambassadrice. Cette année 2013, en compagnie de Marielle Chatain (percussions, saxophone, claviers) elle propose sur scène un duo étonnant et très rythmique. C’est l’évolution de ses performances en solo, où la couleur est très rock et les titres issus essentiellement de ce répertoire. Les percussions et les claviers en rajoutent encore dans le genre. Cette nouvelle formule est actuellement en studio pour enregistrer un disque, dont un titre a déjà été dévoilé.

En concert, Jeanne Added semble habitée. On décèle peut-être un léger trac, mais on sent aussi qu’il est maîtrisé, surmonté. Qu’elle soit entourée d’un orchestre étincelant et tonitruant ou simplement accompagnée d’un piano cristallin, elle sait adapter sa voix avec une intelligence instinctive. Reconnaissable entre mille, sans vibrato, avec un faible voile dans les aigus, sa voix se fait plus feutrée dans le registre médium. La diction est claire, et elle chante souvent en anglais – parfois en allemand, moins en français, « par pudeur ». Jeanne est une musicienne qui avance sans cesse, avec une énergie personnelle, déterminée. Elle surprendra encore. Brute, malicieuse, pure, charmeuse, elle sait faire trembler la scène ou monter les larmes aux yeux. Son nouveau répertoire, ses nouveaux textes et sa nouvelle musique ont l’énergie du rock ; ils sont calibrés pour cette scène mais augmentés d’une fantastique richesse harmonique et mélodique, héritage assumé qui fait d’elle une chanteuse pleine de promesses.

No sugar added, right ?


Discographie sélective :

  • Melc Jeanne Added (voc, violoncelle), Gildas Etevenard (dms), Thibault Frisoni (g), Julien Tamisier (p, kb) Autoproduit, 2004
  • What Do You Mean by Silence ? Vincent Courtois quartet François Merville (d), Marc Baron (sax), Jeanne Added (voc), Vincent Courtois (cello) Le Triton, 2006
  • Oui Pierre de Bethmann 7tet Ilium Jeanne Added (voc), Stéphane Guillaume (as), David El Malek (ts), Michael Felberbaum (g), Vincent Artaud (b), Franck Agulhon (dm), Pierre de Bethmann (rhodes, comp) Plus Loin / Nocturne, 2007
  • Heiko ou l’apparition du héos Le Bruit du [sign] Jeanne Added (voc), Julien Rousseau (tp, fgh, saxhorn), Nicolas Stephan (as, ts), Julien Omé (g), Théo Girard (b), Sébastien Brun (dms), Sylvaine Hélary (fl), Eve Risser (voc, fl), Pierre Alexandre Tremblay (machines) Yolk Records, 2008
  • Cubique Pierre de Bethmann 7tet Ilium Jeanne Added (voc), Stéphane Guillaume (as), David El Malek (ts), Michael Felberbaum (g), Vincent Artaud (b), Franck Agulhon (dm), Pierre de Bethmann (rhodes, comp) Plus Loin / Nocturne, 2009
  • Yebunna Seneserhat Le Bruit du [sign] Jeanne Added (voc), Julien Rousseau (tp, fgh, sax-horn), Nicolas Stephan (as, ts), Julien Omé (g), Théo Girard (b), Sébastien Brun (dms) Cobalt, 2011
  • Live in Berlin Vincent Courtois quartet François Merville (d), Yves Robert (trb), Jeanne Added (voc), Vincent Courtois (cello) Le Triton, 2011
  • Linnake Sébastien Brun (dms, keyb), Julien Desprez (g), Jeanne Added (b, voc) Carton, 2011
  • EP#1 Jeanne Added / Voice & bass, Maxime Delpierre / Guitar & keys, Thomas de Pourquery / Voice Carton, 2011
  • Song Song Song Baptiste Trotignon Baptiste Trotignon (p) ; Jeanne Added, Melody Gardot, Christophe Miossec, Mônica Passos, (voc) ; Minino Garay (perc) Naïve, 2012