Heavy Tigran Hamasyan @Flagey fév19

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Heavy Tigran Hamasyan @Flagey

Tigran : Shadow Theater

Samedi 15 février, Studio 4 à Flagey

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Le jeune pianiste arménien Tigran Hamasyan, entouré de la chanteuse Areni Agbabian, du batteur Arthur Hnatek, du bassiste Same Minaie et du guitariste Charles Altura, présentait son nouvel album « Shadow Theatre » (Verve), dans le cadre d’une tournée européenne.

Dès le premier titre, le ton est donné, ou plutôt le beat, la basse, électrique…  Si on devait coller une étiquette – pour le rangement dans les bacs des disquaires – celle de « drum-piano & bass » conviendrait fort bien. En effet, j’ai rarement vu un pianiste se tenir autant et aussi longtemps du côté gauche de son clavier. Le piano, d’excellente facture et fort bien amplifié, était non pas préparé, mais amélioré par l’électronique qui permettait de créer des boucles, de modifier la sonorité et la dynamique de l’instrument. Devant le piano, un Fender-Rhodes, lui aussi équipé de modules électroniques que Tigran utilisera plus rarement et surtout pour créer des nappes sonores encore plus électriques. Et, pour compléter le tableau, ajoutons ici que la chanteuse Areni Agbabian se servait elle aussi d’électronique pour modifier les sons de sa voix, tandis que le batteur Arthur Hnatek utilisa une drum machine.

Et, ce qui devait arriver arriva, trop d’électroniques finit par nuire à la musique. Je m’explique : plusieurs titres ont bel et bien souffert des contraintes inhérentes à un matériel qui ne répond que mécaniquement…  quand il répond. Peu ou pas d’incidents ici, mais bien des approximations à cause de temps de réponse propres au dialogue homme/machine faillible. En plus des noires et des blanches, les index et les pouces de Tigran pratiquent des mouvements circulaires qui activent et alimentent le traitement d’une musique qui, ne l’oublions pas, puise dans la tradition musicale d’Arménie.

Après la mise en place, le tour de chauffe, de cette association de l’acoustique et de l’électronique, soit deux morceaux de « Shadow Theater », le concert va vraiment démarrer à partir de Road Song, titre que l’on retrouve sur un EP avec plusieurs remix (!), ici encore revu, corrigé, étendu,  et puis surtout Vardavar, mélodie enivrante sur un rythme perturbé lancé par un duo basse/batterie époustouflant. Vardavar est le nom d’un festival estival arménien organisé en l’honneur de la déesse de la fertilité où les participants s’aspergent d’eau à longueur de journée. Le public du Studio 4 sera quant à lui largement aspergé de fréquences basses et de rythmes tantôt binaires, tantôt complexes. Rendez-vous était donc donné à la force, à la puissance, comme une réponse de la vie à l’histoire tragique du peuple arménien ?

Areni Agbabian

Au bout de 40 minutes, l’inévitable « chacun son solo » semblait sonner, et, pour notre plus grande surprise, ce fut un quart d’heure quasi acoustique, piano, basse et batterie, pour une improvisation de Tigran Hamasyan qui à elle seule valait le déplacement et le prix du ticket d’entrée ! Quel autre pianiste de sa génération est capable d’exprimer autant d’idées musicales en si peu de temps et avec autant d’explosivité ? Cette fois, les 88 touches du pianoforte seront toutes sollicitées, et les cordes laissées aux seuls frappes des marteaux. Après un dernier titre de « Shadow Theater », le groupe sera rappelé par un public enthousiaste, debout. Le morceau joué en guise de rappel confirmera la ligne force du concert, Tigran laissera le piano à Areni Agbabian, se plaçant au devant de la scène, derrière le micro, en usant (abusant ?) des modules électroniques pour produire beat & bass et entraîner de nombreux « headbanging » parmi les spectateurs, jeunes ou moins jeunes. Et là, ce n’était plus Tigran le pianiste virtuose mais bien, à mes oreilles, un énième DJ, une sorte de « sous-Armin Van Buuren », et ceci,  même si le duo vocal avec Areni était toujours aussi séduisant,  équilibrant quelque peu ce tsunami dans les fréquences basses.

La question qu’on ne peut pas ne pas se poser est : qui est responsable de la production artistique de   »Shadow Theater » ? En interview, Tigran Hamasyan répète qu’il disposait du pouvoir de décision final. L’écoute attentive de l’album,  dès le lendemain, plaide en faveur de cette thèse. En effet, le concert à Flagey radicalisait encore plus les choix dans la palette sonore, au  niveau de l’instrumentation pour l’album. Ainsi, pendant une partie importante du concert, l’utilité du guitariste, souvent en uni sono avec le clavier, se posait… ou s’agissait-t-il d’un problème de sonorisation (une grande partie de la tournée « Shadow Theater » s’est déroulée avec un saxophoniste !). Néanmoins, quand on se reporte aux versions originales, ces mélodies arméniennes qui ont inspiré l’album, on ne peut se défaire d’un sentiment d’écrasement, de réduction et même d’exploitation d’un folklore dans une démarche qui suscite certes l’envie de danser, mais ramène une riche tradition musicale dans les codes « occidentaux » dictés par des valeurs marchandes. 

On se surprend alors à penser à la pianiste Aziah Mustafa Zadeh, d’Azerbaïdjan, rencontrée à plusieurs reprises, dont le début en fanfare sur les scènes internationales, au milieu des années 1990, notamment avec l’album « Jazziza », allait, sous l’influence de sa mère, céder aux sirènes de la « popisation » de sa musique… un aplatissement qui n’allait pas tarder à consacrer sa quasi « disparition » des devants de la scène musicale et des affiches de grands festivals !

Alors, bien entendu, Tigran Hamasyan est fort influencé par le rock, son père était un fan de Led Zeppelin. Il est aussi issu de cette génération éduquée et nourrie d’informatique et d’électronique. Mais tout ça ne peut expliquer l’écrasante domination d’un spectre qui ne s’adresse qu’au bas-ventre. On aimerait lui proposer d’essayer une section d’instruments à vent ou d’écouter le » Grand Lousadzak » de son compatriote Claude Tchamitchian.  La tradition arménienne, comme tous les folklores du monde d’ailleurs, mérite une meilleure mise en musiques, l’ouverture de tous les registres, pour que l’indicible s’y exprime pleinement. Le mystère de la musique, ni plus, ni moins.

 

Philippe Schoonbrood