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Vivo! Orchestra, entretien et chroniques !

« Vivo ! »,

Le projet que Garrett List mûrit depuis longtemps.

Lié à Liège depuis plus de trente ans,  Garrett List se souvient de son arrivée à la gare des Guillemins comme d’un moment déterminant dans son choix de vie :

J’ai quitté JFK New-York pour la Belgique ;  j’ai pris le train à Zaventem pour arriver dans cette gare de Liège qui n’était pas très belle à ce moment-là, il pleuvait , il y avait le reflet des réverbères dans les flaques d’eau et ça m’a fait penser à New-York, que je quittais,  sans trop de regrets  parce que j’y ai passé beaucoup d’années et que les choses ont beaucoup changé là-bas.  C’était un moment très important de ma vie, mais j’avais quand même un pincement de cœur de partir, ce qui n’avait pas été le cas lorsque j’ai quitté la Californie du Sud , :  là j’ai couru vers NY !  Quand j’arrive à Liège, ça m’a fait un peu penser à NY, on sent qu’on est dans une ville, bien que ce soit une petite ville, mais très urbaine ; ça m’a plu tout de suite. J’ai mangé un spaghetti en face de la gare, je ne parlais pas français, je savais juste dire : « Où sont les toilettes ? » «  Pourrais-je avoir une bière ? »…. Ce qui m’a frappé,  c’est que les gens étaient très sympathiques, très gentils, en sachant que j’étais étranger…Je me suis senti accepté tout de suite. J’aimais ce mélange de moderne et d’ancien, très particulier, le patrimoine architectural de Liège est très varié ; je m’y sentais à l’aise. 

Classe d’improvisation à l’invitation d’Henri Pousseur, création de groupes comme « La Grande Formation » ou le « Garrett List Ensemble », compositions de musiques comme « Rwanda 94 »,…  Tous ces projets font du tromboniste-compositeur une des figures incontournables de la vie musicale liégeoise. « Vivo ! » est son dernier enfant :

Ce projet est lié à mes recherches musicales depuis la fin des années 60 et  le début des années 70 : il y avait quelque chose qui clochait dans la façon dont les mondes musicaux étaient séparés. J’étais très pris par la musique contemporaine avec Pierre Boulez, ça m’occupait beaucoup mais en même temps je me posais des questions car même les gens qui avaient un niveau intellectuel élevé pouvaient comprendre le développement de la peinture contemporaine, mais dans la musique, ça ne passait pas. C’était aussi l’époque de l’essor de la pop culture, c’était surprenant comme des gens comme les Beatles ont modifié le paysage de la musique à l’époque ; ces deux choses m’ont frappé, et je me suis demandé pourquoi c’était  comment il fallait se situer. Après 40 ans, j’ai essayé avec cette orchestre: j’avais l’idée depuis longtemps qu’un grand ensemble était important pour ce genre de projet parce que c’est une spécialité de la musique occidentale ;  dans la musique indienne ou balinaise, ce n’est jamais plus que quinze personnes, le bigband jamais plus que 18. Je me suis donc dit qu’une caractéristique de la musique occidentale est de travailler avec de grands ensembles. Toutefois, pas mal de chose ne fonctionnaient pas avec ma façon de voir les choses : par exemple, le chef d’orchestre auquel tout le monde obéit ; dans les grands opéras comme «  Aida », il y a 300 personnes et tout dépend d’un seul homme qui dirige et je me suis dit que ce rituel des musiciens n’allait pas. Il fallait créer un orchestre avec des instruments anciens, plus des instruments modernes, c’est pour ça que j’ai créé cet orchestre, un laboratoire où on pourrait étudier une chose importante pour moi, dont on parle de moins en moins : la communication.  On a besoin d’une nouvelle musique qui peut intéresser les gens , les défier, quelque chose qui n’est pas palpable, qui défie les auditeurs et parle aux auditeurs à cœur ouvert, c’est ce que j’appelle la nouvelle musique populaire, on fait des essais dans ce sens, cette musique n’est pas commerciale, mais cette musique parle aux gens et plait beaucoup. J’essaie d’offrir à des jeunes musiciens la possibilité de découvrir avec cet ensemble, un peu classique et non-classique en même temps et étudier une question : que sera cette nouvelle musique populaire ?  Je ne dis pas qu’on a trouvé, mais les jeunes musiciens ont la possibilité de réfléchir à cela à long terme. 

Beaucoup de musiciens de l’ensemble font partie de groupes qui sont aussi “en recherche” de quelque chose de nouveau: “Music 4  A While », «  Funk Sinatra », «  Klezmic Cirkus », « Kind of Pink »…

Ils sont passés par mon cours, on commençait à parler de cela, le cours était basé sur l’improvisation, mais on introduisait déjà un peu ces notions. 

Garrett List  parle de « village » en parlant de l’orchestre…

Chacun est à l’écoute de tout le monde, on se connait parfois un peu trop bien, on connait ses faiblesses et ses forces et on essaie avec tolérance et ouverture d’esprit de résoudre nos problèmes causés par les différences. 

Cette conception musicale on la trouvait déjà dans les groupes du début…

Dans la Grande Formation et dans le « Garrett List Ensemble » on trouve déjà des éléments précurseurs à ce groupe, mais dans la Grande Formation,  c’était surtout les compositions d e Fabrizio Cassol  et les miennes, dans le GLE c’étaient uniquement les miennes, alors que dans « Vivo ! », il y a plusieurs membres de l’orchestre qui participent à la composition.

Il y a aussi une façon d’envisager la production musicale : « Vivo ! » tourne d’abord dans les centres culturels, puis  enregistre l’album ; à l’heure actuelle, beaucoup de groupes font le trajet inverse : on enregistre, puis on tourne pour vendre le CD… La méthode est plutôt anti-marketing…

Probablement anti-marketing… Le commerce a fait beaucoup de dégâts dans notre façon d’apprécier la musique avec la façon de catégoriser, de voir d’abord si ça rapporte, on ne juge pas vraiment le succès d’une musique par ce que la musique nous apporte, mais par combien de disques on a vendu ; on dit que si il y a ça, c’est le succès, mais ce n’est pas mon truc… C’est comme le mouvement actuel pour l’agriculture locale contre l’agro- industrie : on a beaucoup de carottes aujourd’hui, mais est-ce qu’elles nous donnent vraiment le goût d’une carotte ? Tolstoï disait que l’art est plus important que le pain et l’eau : c’est l’art qui se met au-dessus de la notion de survie ; si on se contente de survivre, on est vraiment comme les animaux ; avec l’art, ça nous donne l’idée de ce que on pourrait être, c’est important ; la musique doit être cette bonne nourriture qui fait grandir l’homme. 

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin

Théâtre de Liège, vendredi 21 mars, concert de lancement du premier cédé de « Vivo Orchestra! »

Vendredi 21 mars, journée de printemps et donc d’efflorescence, c’est une salle comble, celle de La Grande Main du Théâtre de Liège, qui a fêté Garrett List et son Vivo Orchestra. Une entreprise un peu folle que le natif de Phoenix (Arizona) mène depuis 2010. Réunir sur scène, à notre époque où la culture est souvent traitée en parent pauvre, vingt-neuf musiciens et chanteurs tient un peu de l’utopie: 14 cordes emmenées par Martin Lauwers (8 violons sopranos, 3 altos, 3 violoncelles), 8 souffleurs  (flûte, hautbois, basson, trompette, trombone,saxophone alto et deux clarinettes), une section rythmique (piano, contrebasse, guitare et batterie) et 3 chanteurs (Garrett, Chantal Heck, Manu Louis). Avec cette maxi-formation, Garrett List poursuit en fait le travail qu’il a débuté à Liège, en 1980, avec sa classe d’improvisation du Conservatoire: mariage entre musiciens de jazz et chant comme à l’époque de la Grande Formation (album Anyone lived in a pretty how town de 1991 chez Igloo), entre cordes classiques et instruments à vent très « jazz » comme à l’époque du Garrett List Ensemble (albums The Unbearably Light de 1995 chez World Citizens Records, The Voyage de 1998 pour Carbon 7). Avec cette différence que de 12 (Grande Formation) ou 10 (Garrett List Ensemble), on passe à 29 participants. C’est qu’aux élèves de la classe d’improvisation, sont venus s’adjoindre des musiciens recrutés lors d’auditions menées à Maastricht, Aix-la-Chapelle et Liège: une façon de célébrer l’Euregio chère à ce « citoyen du monde ». Au répertoire, des compositions de Garrett bien sûr: Time Piece, Military Intelligence d’après un poème de Judith Malina et ce The Heart, véritable emblème « garrettien » puisqu’il se retrouve à la fois sur  The Voyage et aussi sur l’album de la Grande Formation, sous le titre Emily (les huit vers d’Emily Dickinson sont chantés par Garrett après huit minutes orchestrales). Mais aussi des compositions des membres de l’orchestre : Aurélie Charneux, André Klénès, Emmanuel Baily, Antoine Dawans et Manu Louis (A Treasure qui clôt le concert avant le rappel). Et, si elles ne sont pas de la plume de Garrett, on sent là son influence, son aura. Volonté de s’installer résolument aux frontières entre « progressive music » américaine et jazz, notamment au niveau des solos : Aurélie Charneux (clarinette), Jean-François Foliez (clarinette), Adrien Lambinet (trombone), Laurent Meunier (saxophone alto), Johan Dupont (piano) ou Manu Baily(guitare). Mariage entre Orient et Occident (titre d’une composition d’André Klénès et Ranad’s Dance de Manu Baily avec un beau solo de tablas d’Etienne Plumer), entre musique classique européenne et comédie musicale (Bobby’s Liebeslied chanté par Chantal Heck), entre musique et poésie (avec des textes chantés en anglais mais aussi en français comme Premier Matin ou en allemand comme Bobby’s Liebeslied). Toujours avec une bonne dose d’humour confinant à l’autodérision comme ce Military Intelligence, bel exemple d’oxymoron, cette figure de style basée sur une antinomie, comme, dira Garrett, « un cri silencieux » ou… « culture américaine »… L’oeuvre de Garrett n’est-elle pas elle-même un bel exemple d’oxymoron : la douce violence d’une passion, celle d’une musique  qui transgresse les stéréotypes et les frontières de styles. Mais aussi une leçon de pacifisme: « Là où sont les armes, il n’y a pas de bien-être (…) c’est pourquoi je me désarme (…) Là, sans menace, vient l’amour » (The military Intelligence). Ce concert Charlier (violoniste et directeur du Conservatoire, Léopold Charlier a légué à la ville de Liège une part de sa fortune pour que soient organisés des concerts gratuits) a été aussi l’occasion de célébrer la sortie du premier album du Vivo chez Igloo, et cela en parfaite communion avec le public : « Vivo, c’est vraiment comme un village où tout le monde se connaît » (Garrett List) et s’apprécie: « Le cœur est la capitale de l’esprit ».

Claude Loxhay

VIVO ORCHESTRA, LE CÉDÉ 

WWW.IGLOORECORDS.BE

Ouverture, The Heart (for Vivo!), clin d’oeil au passé au travers d’une ancienne composition de Garret List, période Grande Formation (cfr ci-dessus), cet orchestre novateur et fédérateur de talents issus du Conservatoire Royal de Liège, dans les années 1980. Garret List nous rappelle sans doute ainsi que la vie est comme une roue, elle tourne, avec ses cycles. Une alternative à la conception linéaire de l’histoire qui continue de structurer l’Occident ? En effet, si Garret List joue, chante et compose, il ne cesse aussi d’interroger et de s’interroger. Retour à la musique, avec le deuxième titre,  Premier Matin,  une composition de la clarinettiste et saxophoniste Aurélie Charneux qui croise intelligemment l’école  française de la musique de chambre (Fauré, Debussy, Ravel…) avec le jazz   »West Coast », avec, cerise sur le gâteau, un Garret List qui scatte comme un trombone sans trombone, rejoint par un  magnifique solo au trombone d’Adrien Lambinet. Ensuite, Bobby’s Liebeslied, un clin d’oeil « schummanien » aérien de Garret List, ponctué par la voix très « cabaret » de Chantal Heck,  suivi d’un solo cristallin à la clarinette, joué par JF Foliez. Avec Ranad’s Dance, changement d’univers musical qui souligne le caractère collectif, donc foncièrement « multiculti » de l’orchestre Vivo. Composition du guitariste Emmanuel Baily, Ranad’s Dance rappelle les influences orientales qui continuent de traverser la musique européenne, depuis plusieurs siècles déjà, une pollinisation croisée souvent sous-estimée ! De plus, du point de vue strict de l’écriture, des harmonies et de l’équilibre entre les différentes sections de l’orchestre, ce titre emporte, à mes oreilles, la palme de la cohérence. Il est  suivi par un  Orient/Occident signé du contrebassiste André Klenes, auteur d’une introduction « jazzy » de ce titre qui évoque les plus belles pages de « Jazz Impressions of Japan » du pianiste américain Dave Brubeck ! Le clin d’œil attendu et inévitable de « Big Apple » arrive avec ce réjouissant Military Intelligence, écrit à partir d’un texte de Judith Malina, dramaturge américaine (née à Kiel !) et fondatrice du mythique « Living Theatre », ou quand la musique devient politique, au sens où l’entendait Gramsci : « …Where there’s fear anger comes…« . Ici et maintenant ! 664 A Conversation With Mr Schubert permet à Garret List de revenir sur cet exercice qui tente tout musicien accompli : pasticher les pè(ai)res. Ici, la partition convient particulièrement à une phalange qui balance entre orchestre de chambre et big band. Soulignons ici l’introduction subtile, sautillante et jouissive, exécutée au piano par Johan Dupont (Music 4 A While, Big Noise), coauteur de plusieurs arrangements sur cet album.  Le plat de résistance est sans conteste  Time Peace, titre phare de l’album. D’une durée de près de 10 minutes, Time Peace exprime ce qui pourrait bien être le fil rouge artistique de VIVO! : transitions, dynamiques qui se succèdent, articulations entre mots et rythmes, ponctuées par les cordes, glissando et pizzicato, croisement des modes – occident/orient – une fois encore… et puis ce superbe solo au violon, soutenu par un  riff à la guitare électrique… Bref, la composition de Garret List est un condensé de Broadway, de Vienne à la Belle Epoque et du New York plus contemporain des Glass, Reich et Adams, le tout traversé par des lignes mélodiques orientales. Et, last but not least, cet étrange « coda » de l’album : A Treasure, composition signée par Louis Louis, qui sonne comme une sortie de la galaxie VIVO!. OVNI musical, A Treasure en dit plus sur son auteur que sur l’orchestre; Louis Louis est peut-être le premier compositeur d’opéras fragmentés ou de « cut opera » comme on dirait Outre-Atlantique…

Philippe Schoonbrood