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Géraldine Laurent

Géraldine Laurent,

saxophoniste d’une « élégante virtuosité ».

 

Propos recueillis le 14 février 2014 à Tours par Eric Pétry pour Citizen Jazz.

Le Jazz Club de Tours accueillait le trio Antoine Hervier (piano), Guillaume Souriau (contrebasse) et Laurent Bataille (batterie) avec en invitée Géraldine Laurent, alto sax.

Géraldine Laurent, vous jouez ce soir avec le Trio d’Antoine Hervier, à l’initiative du Jazz Club de Tours. De manière générale, il semble que vous vous situiez comme invitée plutôt qu’avec avec votre propre formation.

On m’invite, j’accepte. Parce que cela m’intéresse. Et puis on a beaucoup joué avec « Time Out » et avec le quartet « Around Gigi » avec Pierre de Bethman, Franck Agulhon et Yoni Zelnick ; entre-temps j’ai joué avec Aldo Romano et Henri Texier, et puis il y a Looking for Parker, sous nos trois noms. Nos projets passent par un disque et on travaille en parallèle, soit en sideman –sidewoman en l’occurrence – soit en invités occasionnels comme le mois dernier avec Médéric Collignon ou l’année prochaine avec Laurent de Wilde.

Philippe Carles a écrit à votre sujet : « Elle surfe dans les contextes les plus variés, avec une élégante virtuosité. » Qu’est-ce que cela vous fait, d’entendre cela ?

C’est très gentil de sa part ! L’histoire du jazz est faite de standards que nous reprenons. Le principe c’est l’improvisation. Je ne suis pas bonne compositrice et ce qui m’a toujours intéressée dans le jazz, c’est le travail de l’impro. Un peu comme une chanteuse qui ne va pas systématiquement composer, mais reprendre des mélodies existantes. Moi c’est un peu ça : je reprends un matériel pour le faire revivre. Dans Around Gigi j’ai introduit quelques compos et je le referai sans doute dans le prochain. Ce qu’il faut c’est un fil conducteur. Moi, je joue les morceaux que j’aime. Intuitivement, sans doute. J’ai toujours dit que je faisais des reprises parce que ce que j’aime, c’est faire de l’improvisation, c’est-à-dire déployer ma musique à partir de thèmes existants.

Géraldine Laurent © H. Collon

La force de vos derniers albums tient beaucoup à leur thème central ; les critiques – excellentes pour la plupart – ont souligné qu’ils étaient centrés sur un terrain connu, une alliance intelligente de tradition et de modernité, une vision nouvelle d’une culture ancienne, un positionnement d’improvisatrice qui bosse toujours le patrimoine. Qui est à l’origine de votre dernier disque, Looking for Parker ?

L’initiative est venue, via Manu Codjia, de Christophe (Marguet), qui travaille depuis longtemps avec Henri Texier, avec qui je travaille moi-même en parallèle. Christophe a eu l’idée de faire « une session » sur des thèmes de Parker. On s’est dit : « On fait une répète et on voit ce que cela donne » Et on a fait quelques concerts avec cette formule sans basse.

Une formule originale, d’ailleurs.

Des trio sax, guitare, batterie, il y en a déjà eus : le fameux Lovano-Frisell, et récemment Jeff Ballard avec Lionel Loueke et Miguel Zenon à La Villette. C’est vrai que c’est assez peu courant, il faut avoir les mêmes automatismes. On l’a joué un peu à l’ancienne et Bee Jazz nous a demandé de l’enregistrer. Cela s’est fait dans cet ordre-là. Avec beaucoup d’impros et de prises de risques, mais en structurant avec le choix des thèmes. C’est essentiel pour moi, d’avoir un thème, de le faire entendre, et de m’en évader. Le point de départ, c’est d’écouter et de suivre ce que l’autre lance, pour aller quelque part en restant toujours dans la structure.

Vous choisissez des interprétations rapides plutôt que des ballades.

Comme on était dans la période Parker et be-bop, oui, les thèmes étaient plutôt rapides, mais il y a quelques ballades comme « Laura » ou « April in Paris », quelques tempo up, j’adore ça, les tempo up !

Toujours en vous concentrant sur le sax alto ?

Oui. J’ai commencé par le piano classique. Puis au conservatoire, le sax alto comme tout le monde et j’ai continué parce que je n’avais pas de quoi acheter un sax ténor ou un sax soprano. Et je me suis aperçue que cela correspondait à ma voix, à ma « tessiture de chanteuse ».

Le prochain disque, ce sera plutôt Around Dolphy ou Around Pepper ?

Peut-être les deux. Pepper et Dolphy, j’aime, mais je ne les connais pas si bien que cela ; Dolphy, je l’aime surtout avec Mingus, mais celui que j’ai le plus écouté, ma seule référence, le plus grand pour moi, c’est Sonny Rollins.

Pourquoi ? Pourquoi plus que Coltrane ?

Je ne sais pas. J’ai beaucoup écouté Coltrane mais je reviens toujours à Rollins, à ses vieux morceaux. Il y a cette approche rythmique très particulière, ce swing imparable, sa façon de construire sa musique, et puis sa vie. Je l’ai rencontré à Monaco, c’est un être incroyable de générosité, d’ouverture aux autres…J’ai toujours été fascinée par Rollins.

Un projet de disque en cours ?

Je n’ai jamais été du genre à faire des projets à six mois, ou à produire un disque par an. Cela doit se faire spontanément, autrement je n’y arrive pas. Le Parker s’est fait comme cela, naturellement. Et comme Parker offre énormément de matière, et qu’on s’amuse beaucoup avec tout cela, il y aura peut-être un volume 2.

En consultant votre site, j’ai été frappé par sa clarté, sa sobriété, mais aussi son austérité ; vous pourriez y inclure certaines critiques, elles sont excellentes et pourtant vous n’en citez que deux ou trois…

En fait ce site, c’est moi qui l’ai fait, c’est un truc basique, pour informer sur tout ce qui est biographie, discographie et concerts. Je ne suis pas capable de faire davantage seule, techniquement parlant. Il faudrait que j’embauche un webmaster pour un vrai site qui inclurait un côté interactif ; les blogs, ça se fait beaucoup, mais je ne suis pas trop là-dedans. Moi, j’aime parler en privé. La technologie, cela sert à l’info. Avant il y avait les flyers, maintenant c’est Facebook.

Géraldine Laurent © H. Collon

Vous jouez ce soir avec Laurent Bataille, votre batteur avec le « Time out Trio », et à part une tournée internationale, vous rejouez souvent avec les mêmes musiciens, des noms qui se recroisent.

Le Time out Trio, cela fait huit ans que cela fonctionne, et ce n’est pas si courant. On se retrouve toujours par affinités esthétiques mais on change aussi pour se retrouver en situation de risque. Ce qui est génial dans le jazz, c’est de jouer avec des partenaires qui ne se connaissent pas mais parlent le même langage, ou de créer une unité dans un groupe et de le faire avancer. Construire un son, c’est cela qui est passionnant.

Vous êtes bardée de décorations (Django d’Or, Victoires du jazz, Prix Django Reinhardt…), les critiques sont excellentes, ne faudrait-il pas passer à un niveau… ?

(Rire) Mettre la barre plus haut ? Je ne sais pas. Peut-être que je manque d’opportunisme ou d’ambition. Je suis ravie de faire de la musique de jazz. Une vie musicale, cela se passe dans le long terme, ce n’est pas seulement un moment sous le feu des projecteurs. Je n’ai plus vingt ans mais je n’en ai pas soixante non plus. Je fais les choses petit à petit, je n’ai pas de côté « requin ». J’ai eu beaucoup de chance, j’ai pu faire la musique que j’aime. Le reste, les critiques, les prix, je n’y suis pour rien. Alors, bien sûr, on pourrait se demander pourquoi je ne construis pas une carrière en enregistrant avec tel ou tel musicien, des Américains par exemple. Mais je considère que j’ai le temps, le temps de travailler, de choisir les thèmes, de voir où je vais. Je vois bien que mon jeu change, qu’il évolue vers un style peut-être moins « straight ». C’est aussi pour cela que je fais souvent référence à Rollins, à cette façon de faire les choses dans le déroulé.

On ne joue pas free tout de suite. Il y a eu un avant. Coltrane ne s’est pas fait tout de suite. Entre 55 et 65, son jeu a beaucoup évolué, il ne pouvait plus revenir en arrière. J’ai conscience que je déstructure de plus en plus, à l’intérieur d’une structure harmonique, au niveau rythmique. J’essaie d’avancer, dans la musique et dans l’improvisation, et un jour je pourrai jouer avec des Américains – pas parce qu’ils sont américains, mais parce qu’ils ont un jeu formidable, un tel niveau de technique, une telle rigueur, que je les trouve passionnants. Avec eux, on peut se remettre en question. J’ai souvent pensé que je n’étais peut-être pas à la hauteur… mais maintenant je me dis que ce n’est pas le problème. A la limite, je leur demande. C’est oui ou c’est non. Mais évidemment, dans l’absolu, oui, j’aimerais avoir un projet avec des musiciens que je connais pour les avoir entendus.

Ambrose Akinmusire, par exemple ?

Oui, il est génial ! Et d’autres, des rythmiques redoutables, des jeunes musiciens qu’on entend maintenant, qui ont un niveau hallucinant ! Mon esthétique est peut-être plus américaine en ce sens qu’elle va vers une tradition, la tradition des standards, tout ce qui nous vient des années 40-50-60, mes références sont celles du swing, du « jazz américain », c’est la musique à laquelle je suis attachée. Et puis aux Etats-Unis, il y a une absence de segmentation ; dans le même club peuvent se succéder un truc plutôt swing et un truc à la Steve Lehman, plus underground, et ce sont les mêmes musiciens, cela ne pose pas de problèmes. J’aime cette souplesse, cette absence de tensions, et oui, j’irai sans doute un jour enregistrer à New York…

par Eric Pétry // Publié le 31 mars 2014