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Cecile McLorin Salvant

Cecile McLorin Salvant,

la découverte vocale du moment à Liège !

propos recueillis par Jean-Pierre Goffin

Depuis son premier prix au concours Thelonious Monk à Washington, Cecile McLorin Salvant croule sous les compliments de ses désormais pairs ; invitée par Jacky Terrasson, Archie Shepp, Wynton Marsalis et le Lincoln Center Orchestra, on la cite comme héritière de Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald et Billie Holiday, ni plus ni moins. Alors sa venue au prochain « Mithra Jazz à Liège », le vendredi 09 mai, provoque la curiosité et l’émotion à l’écoute de « Woman Child ». Présentation d’une nouvelle voix qui garde la tête sur les épaules.

Toutes ces chanteuses de jazz que j’écoutais quand j’étais petite font aujourd’hui partie de moi, Sarah Vaughan particulièrement. L’album « Woman Child » est le reflet des influences que j’ai eues quand je suis arrivée en France : j’ai commencé à étudier le jazz avec Jean-François Bonnel, et  c’est à ce moment que j’ai commencé à écouter aussi Billie Holiday, Abbey Lincoln… Il y a plein de choses qui m’ont influencée chez les chanteuses finalement… 

Vos origines haïtiennes de par votre père sont aussi clairement marquées dans votre album.

En fait, malheureusement je ne parle pas créole parce que j’ai vécu très peu en Haïti ; mais je voulais trouver un moyen de me rapprocher un peu plus de cette culture : j’ai découvert alors des poètes et poétesses haïtiens et le poème d’Ida Faubert  « Le Front Caché Sur Tes Genoux » m’a tellement touché que j’ai voulu le mettre en musique et le partager avec le plus de personnes possible ; c’est aussi la première chose que j’ai chanté en français. 

Comme Ida Faubert, vous quittez votre lieu de vie pour venir en France.

Quand j’ai commencé à lire l’histoire de sa vie, j’ai découvert que c’était finalement une histoire similaire à la mienne. Je l’ai appris après l’avoir mis en musique. 

Vous avez participé à plusieurs concours : c’est un passage qui vous semblait indispensable ?

Je ne sais pas si c’est important, mais c’est une façon de faire les choses ; c’est surtout ma mère qui me poussait à les faire, c’est une bonne expérience de pouvoir jouer sur une scène de rencontrer d’autres chanteurs, de rencontrer un jury qui est plus ou moins expérimenté dans la musique ; au Thelonious Monk,  j’ai pu  rencontrer des chanteurs incroyables : Diane Reeves, Dee Dee Bridgewater, Kurt Elling et Al Jarreau faisaient partie du jury à Washington !  Un concours c’est particulier, le choix est tout de même subjectif, entre plusieurs très bons artistes. Grâce au concours Monk, j’ai pu rencontrer beaucoup de musiciens américains, mon manager, je suis ainsi rentrée dans le monde du jazz américain. 

Etre citée comme la nouvelle Sarah, la nouvelle Ella,  jouer avec Wynton Marsalis… Une situation difficile à gérer : vous y arrivez ?

C’est un honneur immense de recevoir ces compliments, un encouragement, je n’aime pas lire les articles, regarder les vidéos sur moi, donc je n’ai pas trop assisté à cette ascension… Je préfère ne pas entrer dans ce système où on regarde son nombril, où il y a des gens qui aiment ou qui n’aiment pas ce que vous faites… Ce n’est pas forcément bon pour la musique. J’ai aussi une famille qui est toujours là pour me remettre les pieds sur terre, ils ne me laissent pas trop partir dans des délires de diva… Avant même que je fasse de la musique professionnellement, mes amis m’entouraient déjà et ça me permet d’essayer de garder la tête sur les épaules… 

« Woman Child » obtient une reconnaissance internationale, mais vous aviez déjà enregistré un premier album.

Oui, je l’ai fait avec un quintet et mon professeur Jean-François Bonnel à Paris quand j’avais 19 ans ;  j’y chantais les standards que j’avais appris…

Alors que beaucoup de chanteuses se démarquent en privilégiant le versant pop ou folk du répertoire jazz, vous vous concentrez entièrement sur la tradition et même les sources du jazz.

C’est une volonté assumée. C’est la musique que j’aime ; c’est séduisant de partir dans des choses pop, hip hop, folk et de mélanger tout ça, mais moi j’ai voulu chanter ce que je sentais être quelque chose de proche pour moi, d’authentique. Le jazz est déjà une musique de fusion en soi, avec plein de force et d’influences… Le folk est vraiment dans le jazz à la base, ce n’est pas récent, j’écoute des blues de Bessie Smith ou des chansons de Big Bill Bronzy qui est un très grand bluesman… Parfois les éléments folk viennent du blues grass, c’est tellement bien mélangé qu’on ne les sent même plus. Pour cet album, je voulais trouver une façon de chanter un jazz qui vient à la fois du club, du trio piano-basse-batterie, mais aussi de faire quelque chose de plus country, plus rural dans le sens du jazz qui était en développement à ses débuts, et même avant sa naissance. 

On sent dans chaque morceau le souci de dramatiser le texte, de le jouer comme si c’était une scène de théâtre…

Je chante exactement comme je le ressens, j’aime jouer le rôle d’un personnage ; depuis que je suis petite j’ai aimé jouer au théâtre, le mélodrame. Pendant ma formation classique, on apprenait à jouer, à comprendre les paroles, à prendre la mesure des mots ; en chant lyrique, quand j’avais du mal avec une chanson, je compensais avec le jeu, je compensais ainsi mes lacunes. En France, comme je chantais devant un public qui ne comprenait pas nécessairement  les paroles, c’était important d’exprimer le sens de la chanson autrement que par les paroles : par les inflexions,  le visage, mon corps, je trouve un moyen d’exprimer l’histoire d’une chanson ; c’est une chance de pratiquer un instrument qui a des paroles. J’aime ce coté théâtral comme chez Barbara, par exemple, ou Carmen McRae aussi… 

Vous parlez de Barbara, mais la seule chanson en français de l’album n’est pas chantée dans le même esprit que le reste…

Le français est assez  nouveau pour moi, c’est la deuxième fois que j’enregistrais  en français, c’était assez effrayant,  comme quelque chose de nouveau ; c’est vrai que quand je chante le jazz, ma voix parlée en français est différente de l’anglais ; ma façon d’être en français est différente et je pense que ça se ressent dans la musique aussi. 

Aaron Diehl, Rodney Whitaker, Herlin Riley : vous chantez avec une rythmique de rêve !

Les musiciens de l’album je les ai choisis : j’ai donné une liste de gens qui avaient le son que je cherchais, très chaleureux, qui jouent avec de l’humour, des personnes qui connaissent bien les racines avec une originalité et un style à eux. On a contacté les musiciens, j’étais heureuse, un honneur pour moi de jouer avec eux… 

Ce seront aussi les musiciens de la tournée ?

Je tourne avec le pianiste Aaron Diehl, il y aura Paul Sikivie à la contrebasse, qui est le bassiste avec qui je travaille depuis deux ans, et le batteur américain Peter Van Nostrand.