Gerry Hemingway, Kernelings juin24

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Gerry Hemingway, Kernelings

Gerry Hemingway, Kernelings (Auricle Records)

A force d’user d’épithètes pour tenter de définir au plus près l’expression des batteurs et des percussionnistes, on finit par oublier quel champ ils délimitent. Les batteurs sont « coloristes » ou « impressionnistes »… Mais au fond, qu’est-ce que ça signifie ? Quelle contrée de l’imaginaire, quelle aire particulière du cerveau un batteur touche-t-il quand il quitte sa simple fonction rythmicienne ? C’est à cela que Gerry Hemingway tente de répondre avec Kernelings, qui regroupe des solos composés entre 1995 et 2012 sur un CD, mais surtout un film d’une cinquantaine de minutes sur DVD qui explore par l’image de nombreuses sensations, à la manière des films expérimentaux ou des installations de l’art contemporain.

On connaît bien sûr cet Américain installé en Suisse pour ses collaborations multiples, de Braxton à Reijseger, et pour une foisonnante discographie où les solos tiennent une large part. On connaît moins ses qualités de vidéaste, ici mises en avant. Divisé en quatre parties (« Mist », « Dust », « Lights », « Sex »), Kernelings montre à quel point son approche de la batterie n’a rien à voir avec une simple maîtrise du temps ; le temps nous file entre les doigts, tout occupé par cette eau à peine troublée que l’on contemple dans « Mist » (brume). Sa psyché est troublée par la surimpression des mains du batteur sur la peau de la caisse claire, qu’il caresse ou qu’il frappe, et par les chocs limpides du xylophone. On pense, sur « B Slow » par exemple, à ce qu’Hemingway proposait récemment avec Benoît Delbecq et Samuel Blaser sur le magnifique Fourth Landscape.

Le reste est une suite d’impressions à travers lesquelles nous transbahute la batterie d’Hemingway : la pluie sur la vitre, le vent dans les feuilles, les cailloux du chemin qu’on foule. Tout les sens sont en éveil. Chaque partie a sa couleur et sa sonorité, et les mains du batteur leur façonne un biotope, de la terre de « Dust » qui tressaute du tambour à la persistance rétinienne de « Lights », qui tangue entre le noir lumière de Matisse et la blancheur agressive des néons. Seul « Sex », forcément plus charnel, le montre jouant au-delà du plan serré de ses mains. Mais nous ne sommes pas ici dans la recherche documentaire ou la leçon de batterie. A l’instar du concentré d’émotion que le solo nous réserve sur le disque (la nervosité fiévreuse de « Steel and Bass »), le filmKernelings est une expérience intime orchestrée par une batterie aux ressources illimitées.

Franpi Barriaux