Igor Gehenot, les mots pour le dire sept23

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Igor Gehenot, les mots pour le dire

Igor Gehenot, « Motion », les mots pour le dire

propos recueillis par Claude Loxhay

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On avait découvert Igor Gehenot au sein du Metropolitan Quartet voici quelques années mais c’est au travers de son trio acoustique qu’il a vraiment révélé tout son talent. Après « Road Story » de 2012, voici que sort « Motion », toujours chez Igloo Records : si on retrouve Teun Verbruggen à la batterie, c’est désormais Philippe Aerts qui complète le trio. Petite histoire d’un itinéraire riche en étapes fructueuses, au cours d’un entretien réalisé lors du Nandrin Jazz Festival.

Ton deuxième album Motion vient de sortir, tout à fait dans la lignée de Road Stories: un mariage très réussi entre ballades lyriques et compositions au groove énergique…

Tout à fait, c’est mon cheval de bataille depuis que j’ai commencé ce trio : avoir toujours de belles mélodies, assez claires et qui viennent parfois de la pop. J’ai composé comme je l’ai toujours fait, c’est-à-dire sans trop calculer, sur la lancée du premier album, avec, je crois, des choses plus matures. J’aime toujours mixer ballades et morceaux un peu plus « up » comme Crush.

Dans ce deuxième album, on retrouve Teun Verbruggen, toujours aussi précieux pour sa précision, sa science des couleurs sonores et, en concert, un jeu très visuel…

Tout à fait, sur scène, à chaque fois, il attire l’attention. Il est d’une grande finesse, il a une palette sonore incroyable, c’est cela qui m’intéresse : un jeu vraiment coloré. Il arrive vraiment à colorer la musique : c’est mon « cher batteur » avec lequel j’ai encore le plaisir de jouer.

A la contrebasse, Philippe Aerts a succédé à Sam Gerstmans, comment l’as-tu rencontré ?

En fait, je connaissais bien son jeu très mélodique, il a joué avec nombre de pianistes comme Nathalie Loriers ou Ivan Paduart mais aussi avec Richard Galliano (albums « Luz Negra » et « Tangaria Quartet »). Il a un son acoustique qui me plaisait vraiment : il est très précis. Cela m’intéressait beaucoup de travailler avec lui, déjà pour ses qualités musicales, c’est un bassiste qui sait se mettre en retrait et dont la notion de silence est vraiment prépondérante. Il a fallu remplacer Sam et Philippe était un des seuls à répondre à ces critères.

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Il a un jeu extrêmement mélodique, ce qui lui permet, dans certains passages, de porter la mélodie et de prendre de lumineux solos… C’est un mélodiste, c’est pour cela aussi que je l’ai choisi : on partage la même vision de la musique. Par ailleurs, humainement, c’est n compagnon de route idéal, doté d’un vrai sens de l’humour.

L’album comprend neuf compositions originales, dont certaines sont le reflet de tes voyages… Oui, par exemple, j’ai composé Santiago à la suite d’un voyage au Chili où on a eu l’occasion de tourner il y a deux ans. J’étais vraiment fou de cette ville à laquelle j’ai voulu rendre hommage. Il y a aussi une autre mélodie qui s’appelle O Lac, en référence au lac Léman : j’avais été assez impressionné par toutes ces montagnes et ce grand lac. Par contraste, il y a Crush, un morceau très énergique, c’est un peu la même explication que le titre de l’album : je suis un enfant qui a vécu en ville toute sa vie, je suis sensible à cette atmosphère de foule qui m’a toujours plu. J’aime être en mouvement perpétuel. Cela m’a inspiré pour donner le titre à l’album.

Comme autre thème énergique, il y a Jaws Dream…

C’est le seul morceau un peu swing de l’album, un thème assez ouvert. Le but est d’apporter des contrastes pour ne pas avoir que des ballades. J’adore le swing évidemment et je sais que Philippe en est un grand fan : on a marqué le coup avec ce morceau.

La dernière plage, In The Wee Small Hours Of The Morning, est une chanson de 1955, interprétée aussi bien par Franck Sinatra que Jamie Cullum. Comment as-tu choisi ce thème ?

C’est vrai, c’est simplement un morceau que j’aime bien. Les harmonies me parlaient vraiment. En fait, à la base, il ne devait pas être sur l’album, mais, comme il restait un peu de temps en studio, on l’a essayé. Daniel Léon, qui nous a enregistrés, avait laissé tourner la bande. On a réécouté le morceau par après et on s’est dit qu’il fallait le garder : c’est un chouette morceau.

Quelle version avais-tu entendue ?

Je connaissais une version de Brad Mehldau (album « Art Of The Trio). Quand j’étais gamin, j’avais entendu Jamie Cullum mais ça ne m’avait pas vraiment marqué. Il y a aussi, je crois, une version de Keith Jarrett (album « At The Blue Note). Donc ce sont plutôt des versions instrumentales qui m’ont incité à jouer ce thème.

Dans ce morceau, comme dans d’autres ballades, on a l’impression que tu fais chanter le piano…

Si on devait résumer ma musique, c’est le côté lyrique de l’instrument qui m’importe, certes avec des côtés rythmiques qui sont indéniables comme dans Crush, mais je suis avant tout quelqu’un de lyrique. J’aime les belles mélodies. Les mélodies faciles à retenir, comme dans la pop, m’inspirent. Je n’écoute pas seulement du jazz mais toutes les musiques et j’essaye toujours de savoir, même si ce n’est pas musicalement très riche, pourquoi ça m’interpelle. Il y a une recherche mélodique qui m’intéresse fort dans la pop, c’est pour cela que je suis attiré par cette musique, pour obtenir des contrastes avec des harmonies plus riches.

Tu as donné tes premiers concerts avec ce nouveau trio à Liège, au Café du Parc, et à Ca jazz à Huy en juillet. Pour la sortie officielle de l’album, ce sera Flagey, début octobre. C’est la première fois que tu joues à Flagey ?

Non, j’ai déjà joué deux ou trois fois. C’est toujours un plaisir évidemment : l’acoustique est incroyable. C’est aussi l’assurance d’avoir un excellent piano. Ils ont acheté un nouveau Steinway, mais je ne sais pas si je vais jouer sur celui-là. En tout cas, c’est toujours un plaisir d’y jouer. Je joue au studio 1, une salle assez intimiste.

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Ce concert fait partie de la tournée des Jazz Lab Series : neuf dates, c’est une belle tournée…

C’est assez exceptionnel. On ne va pas chômer le mois d’octobre. Cela tombe justement à un bon moment pour le lancement de l’album. On n’a pas attendu des années avant de faire cette tournée-là en Flandre. C’est la meilleure solution pour lancer le disque.

Dans la brochure des Jazz Lab Series, on te présente comme le « Jef Neve wallon ». Comment réagis-tu ?

Tu fais bien de me poser la question. C’est, en fait, un peu facile de dire cela, sans doute à cause de la présence de Teun dans les deux trios. C’est un raccourci. Je connais la musique de Jef Neve mais on a des backgrounds entièrement opposés : lui vient du classique et moi du jazz. On a des styles de jeu assez différents.

Au Gaume Jazz Festival, tu as joué avec un quatuor à cordes et le guitariste Lorenzo di Maio…

C’était une carte blanche offerte par Jean-Pierre Bissot. J’ai voulu servir au mieux ma musique : un quatuor à cordes s’imposait vraiment pour moi. J’ai eu la chance de découvrir un violoniste qui avait un groupe en Pologne, l’Atom String Quartet, il me l’a présenté. Cela a vraiment marché directement, j’ai tout de suite su que c’était eux que je devais inviter. On a eu une résidence de deux jours pour mettre le programme au point, avec le concert en apothéose. C’était très chouette, il y avait beaucoup de gens et ils se sont montrés enthousiastes. On devrait faire un disque avec ce quatuor.

Le premier album a eu un succès considérable, y compris en France : tu as notamment joué à Paris…

Oui, au Centre Wallonie-Bruxelles pour la sortie française de l’album.On a pas mal tourné avec le trio, à Mexico, à Santiago. C’est ce à quoi on aspire quand on est musicien, c’est de voyager, cela permet à d’autres gens, qui ne nous connaissent pas, de découvrir notre musique. Je ne m’attendais pas à un tel engouement, une vraie émulsion dans le milieu. J’étais assez surpris et c’est évidemment valorisant.

Tu as aussi joué au Vortex à Londres, pour une journée « jazz belge » organisée par Igloo…

Oui, dans le cadre du London Jazz Festival. A cette soirée, il y avait aussi Philip Catherine : c’est une forme de consécration. De nouveau, j’ai eu la chance d’enregistrer ce deuxième disque avec Igloo : ils m’ont fait confiance. Je trouve cela indispensable, ce rôle d’aider les jeunes à faire ce métier. Ils nous portent vraiment et les musiciens leur rendent bien.

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Par ailleurs, le magazine anglais Jazzwise a consacré « Road Stories » comme « album jazz de l’année »

Oui, c’est Stuart Nicholson, journaliste de Jazzwise, qui y a contribué. C’est lui aussi qui signe les liner notes de Motion. Il a écrit un petit texte pour notre album. C’est toujours gai, je trouve, d’avoir un avis hors Belgique, un avis objectif.

Cette année, en France, tu as participé au festival Jazz à Vienne…

Oui, Teun n’était pas là. J’ai joué avec Antoine Pierre, un complice de longue date. Malheureusement, le concert avait lieu un jour où les Français jouaient en coupe du monde de foot : le public était assez clairsemé mais cela reste une expérience intéressante.

Pour Motion, tu prévois aussi une sortie en France ?

Je pense que c’est prévu. Ce n’est pas moi qui gère cet aspect-là mais Igloo doit l’avoir envisagé. De même qu’une réelle sortie en Wallonie, puisque c’est là qu’on me connaît le mieux.

Dans l’interview réalisée lors de la sortie de « Road Story », tu indiquais que, si tu as suivi un certain parcours au Conservatoire, la scène gardait toute son importance…

Je maintiens cette idée de primauté de la scène. Tout va bien dans ma carrière, je ne crache pas sur l’enseignement, loin de là mais je préfère continuer ma route comme je le sens. Pour l’instant, cela va plutôt bien.

On a pu ainsi t’entendre plusieurs fois en quartet. Par exemple, ici à Nandrinavec Jean-Paul Estiévenart…

Jean-Paul joue souvent dans des clubs à Bruxelles : c’est un musicien que j’admire particulièrement. Il a un esprit très ouvert et un jeu qui est redoutable : il joue vraiment comme les Américains peuvent le faire. Cela m’intéresse beaucoup et, humainement, c’est un homme en or. J’ai la chance de jouer ici avec lui et avec Sam. C’est grâce au LG Jazz Collective que je l’ai connu. Avec ce septet, on va enregistrer un album en décembre pour Igloo.

Y aura-t-il, comme c’est parfois le cas en concert, une de tes compositions sur l’album ?

Finalement, Back Country ne sera pas sur l’album. Par contre, cette composition figure sur « Motion ». Le répertoire du LG Jazz Collective fluctue avec le temps.

Je t’ai aussi entendu avec Toine Thys à Liège… Effectivement, c’est un musicien que j’aime aussi. On n’a pas eu l’occasion de jouer souvent ensemble mais on a essayé deux ou trois concerts intéressants. Peut-être que je le retrouverai à l’avenir.

Tu as aussi joué avec Vincent Thekal… Oui, mais là, j’étais sideman. Il aime bien jouer des standards, je le fais rarement avec mon trio ou avec le LG Jazz Collective, donc c’est toujours très gai de le faire avec lui qui est un fan du répertoire de Dexter Gordon. C’est un vrai plaisir, ce quartet est un peu en standby pour le moment mais on se retrouvera sûrement.

A Bruxelles, tu as aussi joué avec Laurent Blondiau… Oui, il a un style de jeu très différent de celui de Jean-Paul mais j’aime bien aussi de mélanger les styles différents. Il apportait une autre orientation à la musique. Mais tout cela, c’est souvent des « one shot », c’est vraiment pour essayer d’autres formules. Multiplier les rencontres, c’est comme un labo. Des endroits comme le Sounds ou l’Archiduc favorisent cette démarche : on peut essayer des line-up un peu inattendus, qu’on n’inviterait pas forcément à d’autres occasions. C’est intéressant d’avoir des clubs comme ceux-là.

JazzLab Series seizoen ’14-’15 from JazzLab Series on Vimeo.