Laurent Blondiau, l’éternel voyageur oct23

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Laurent Blondiau, l’éternel voyageur

Laurent Blondiau, l’éternel voyageur.

Laurent Blondiau est un des musiciens les plus sollicités de la scène belge et internationale. Mâäk, sa formation à géométrie variable, existe depuis plus d’une quinzaine d’années et compte pas moins de sept albums à son actif, parmi lesquels « Nine » qui vient de sortir sur le label Werf. Mais on peut l’entendre aussi à la tête de MikMâäk, au sein d’Octurn depuis sa création, de Rêve d’Eléphant Orchestra, de MixTuur, du Megaoctet du pianiste français Andy Emler comme de l’hexagonal Gros Cube d’Alban Darche. Dans la foulée du concert de son quintet actuel au Jazz!Brugge 2014, rencontre backstage à propos de son parcours éclectique.

Propos recueillis par Claude Loxhay

Photos de Jos Knaepen

Mâäk est une formation à géométrie variable qui existe depuis plus de 15 ans. Le plus ancien du groupe est Jeroen Van Herzeele…

Jeroen a été là dès le début. En fait, l’aventure a commencé en 1997, sous la forme d’un quartet : on était fort influencé, à l’époque, par la musique d’Ornette Coleman. Jeroen et moi, nous avons décidé de former un quartet, avec Jeroen au ténor, moi à la trompette, Sal La Rocca à la contrebasse et Hans Van Oosterhout à la batterie. On a enregistré un disque live, au café Den Turk à Gand et puis, au fil du temps, on a fait d’autres rencontres. Le groupe a changé, d’autres musiciens sont venus s’ajouter comme Jean-Yves Evrard (guitare), Michel Massot (trombone, tuba) ou Jozef Dumoulin (Fender) et d’autres, mais toujours avec Jeroen et moi à la base. Depuis six ou sept ans, on a eu l’idée d’un véritable collectif dont le noyau central est constitué des quatre souffleurs qu’on a vus aujourd’hui, Jeroen au saxophone ténor, Guillaume Orti à l’alto et au soprano, Michel Massot au tuba et moi à la trompette, et avec Joao Lobo à la batterie. De là s’articulent d’autres projets, mais le noyau de base est chaque fois présent, que ce soit le septet avec Marc Ducret à la guitare et Claude Tchamitchian à la contrebasse ou le nouveau projet MikMâäk, une formation de seize musiciens. Il y a aussi le projet Kojo, avec des Béninois : Mâäk plus huit Béninois, chanteurs, percussionnistes et danseurs. On a le groupe électronique, avec l’Espagnol Nico Roig à la guitare basse et l’Italien Giovanni Di Domenico  au Fender Rhodes mais sans Jeroen et Michel. On va faire un gros projet en 2015 avec, en invité, un danseur brukinabé de Ouagadoudou.

Michel Massot est arrivé très vite dans la formation…

Oui, il était présent dès le deuxième disque, « Le nom du vent », en 2002.

A partir de ce moment, la musique a été fort inspirée par des voyages et des rencontres multiples autour du monde…

On travaille depuis une quinzaine d’années avec des musiciens traditionnels d’Afrique, autour des musiques de transe. On a enregistré le nom du vent après un séjour à Essaouira et puis Al Majmaâ avec le Gnawa Express de Tanger. Moi, j’ai toujours beaucoup aimé les couches musicales qu’on peut superposer, avec un groove lancinant en dessous. On peut faire cela à cinq comme à seize : amener des couches et des couches jusqu’à la transe, autour d’une musique un peu lancinante.

Et Guillaume Orti comment l’as-tu rencontré ?

Guillaume, je le connais depuis longtemps puisqu’il fait partie d’Octurn, une formation avec laquelle j’ai beaucoup joué et enregistré. Maintenant, cela doit faire cinq ans que Guillaume est dans Mâäk. C’est une rencontre magique, un super musicien et super compositeur. Ce qui est génial dans le collectif, c’est que tout le monde est investi, dans le jeu comme dans la composition. Ce ne sont pas de simples exécutants, chacun a envie de chercher de nouvelles pistes. On improvise aussi beaucoup ensemble. Sur le nouvel album, « Nine », qu’on vient de sortir pour le label Werf, il y a huit à neuf compositions originales et huit à neuf plages improvisées. Chacun participe à la composition : c’est pour cela que je parle de collectif. Au niveau administratif et logistique, c’est plutôt moi qui m’en occupe : organiser les tournées, planifier les concerts mais, au niveau artistique, compositions et discussions autour des choix musicaux, les décisions se prennent en commun.

La musique est constamment collective et interactive : lorsqu’un des musiciens prend un solo, les autres interagissent derrière…

C’est cela qui change aussi. C’est chouette de créer une musique très collective. Parfois, il y a un soliste qui émerge, mais comme il n’y a pas de piano ni de guitare, alors les souffleurs jouent ce rôle-là : jouer des backgrounds, des petites mélodies en-dessous. Comme on joue en acoustique, on peut bouger. Pour le public, c’est chouette parce que le son bouge aussi et, du coup, si on doit jouer une phrase avec quelqu’un, on peut se rapprocher de lui pour créer une sorte de surround.

Sur le disque précédent, » Buenaventura », de 2012, le groupe accueillait beaucoup d’invités, notamment des Hongrois…

J’ai une longue histoire avec la Hongrie, j’ai beaucoup joué là-bas, il y a une dizaine d’années. Maintenant, j’y vais moins souvent. J’ai, par exemple, rencontré là-bas le guitariste Gabor Gabo, un musicien fantastique avec qui j’ai joué en duo puis en trio. J’adore son jeu.

Avec lui, tu as aussi participé au groupe Unit…

Oui, une formation avec les Français Mathieu Donarier au saxophone et Sébastien Boisseau à la contrebasse. On a enregistré ensemble l’album « Time Setting » en 2006 pour le label hongrois BMC. Pour « Buenaventura », on avait envie d’inviter Gabor et Tamas Geroly, un batteur-percussionniste avec lequel j’ai beaucoup travaillé aussi.

Un concert que j’ai aussi beaucoup apprécié, c’est la création au Gaume, en 2010, avec Marilyn Mazur en invitée…

Oui, il y avait là aussi Tamas et Kris Defoort. C’était une carte blanche offerte par Jean-Pierre Bissot. Marilyn, cela faisait longtemps que j’avais envie de l’inviter. Avec Tamas, il y avait donc deux batteurs-percussionnistes et tout le Mâäk sauf Joao.

Il n’existe malheureusement pas d’enregistrement de cette rencontre…

On aurait pu éventuellement l’envisager mais on ne peut pas faire de disque avec tous les projets qu’on réalise. Avec Mâäk et les différentes formations qui en découlent, le problème c’est que j’ai déjà beaucoup d’archives. Par exemple, un projet réalisé avec des chasseurs bambara du Mali : j’ai dix concerts enregistrés, donc on pourrait sortir un cédé. On a enregistré avec Ghalia Benali, la chanteuse tunisienne et Moufadel Adhoum, le joueur d’oud, plus le quintet, c’est aussi un disque qui doit sortir. On a pas mal de choses en chantier.

Ghalia Benali avait fait partie d’une des premières formations de Mâäk Spirit…

Oui, il y a longtemps, une formation à deux chanteuses : Ghalia et Anne Van Der Plassche, avec Jeroen et moi. La rythmique était composée de Nic Thys (basse) et Eric Thielemans (batterie).

Eric Thielemans a été le batteur de Mâäk pendant très longtemps…

Oui, très longtemps. Un merveilleux batteur aussi qu’on retrouve sur « Le nom du vent », « Al Majmaâ », « 5″ et « Stroke ». Par la suite, il a eu envie de faire des projets plus personnels.

Le quintet actuel est purement acoustique alors qu’à l’époque de Jean-Yves Evrard et Jozef Dumoulin, la musique était très électrique…

Avec Jean-Yves à la guitare et Jozef au Fender Rhodes, on était obligé d’amplifier les souffleurs, Jeroen et moi. Déjà pour la spatialisation sonore, étant donné la puissance des instruments électriques. Maintenant, on veut avoir une musique acoustique parce qu’en dehors des concerts, on fait beaucoup de performances improvisées dans des lieux qui ne sont pas d’habitude destinés à la musique. Par exemple, en Afrique, on a joué dans des petits villages, dans des bouis-bouis, chez des coiffeurs ou des couturiers : on y fait de petites interventions et c’est très chouette.

Aujourd’hui soir, ici à Bruges, tu joues aussi au sein d’Heptatomic…

Oui, le projet d’Eve Beuvens, avec une très belle équipe, notamment de jeunes musiciens comme Grégoire Tirtiaux à l’alto et au baryton ou Benjamin Sauzereau à la guitare.

Et Gregor Siedl au ténor ?

Non, Gregor n’est plus là. Il est remplacé par un musicien encore plus jeune, Sylvain Debaisieux, un très chouette joueur de ténor. On va enregistrer pour Igloo Records, fin novembre je pense : on va jouer la musique qu’Eve avait composée pour le Gaume Jazz festival l’an dernier.

Parlons de MikMâäk, comment as-tu eu ce projet un peu fou de grande formation ?

C’est une folie furieuse, c’est sûr. Mais cela fait cinq ou six ans que j’avais envie d’une grande formation, d’avoir beaucoup de voix qui se mélangent. J’avais envie de réunir beaucoup plus de souffleurs autour du quintet. On a choisi les gens qu’on aimait beaucoup et avec qui on avait envie de jouer sans concessions. On n’a pas choisi en fonction de leur disponibilité, savoir s’ils habitaient Bruxelles ou non, on a choisi de vraies personnalités. Il y a trois trompettes : Bart Maris, Jean-Paul Estiévenart et moi ; trois trombones-tubas, Geoffroy De masure, Michel Massot et Niels Van Heertum ; quatre saxophones, Jeroen, Guillaume, Grégoire Tirtiaux et Bo Van der Werf au baryton ; deux flûtes, Pierre Bernard et Quentin Menfroy ; une clarinette, Yann Lecollaire et la section rythmique est constituée de Fabian Fiorini (piano), Claude Tchamitchian (contrebasse) et Joao Lobo (batterie).

MikMâäk constitue une sorte de carrefour : on y retrouve des musiciens que tu as rencontrés dans diverses formations…

Claude Tchamitchian dans le Megaoctet, Geoffroy De Masure et Fabian Fiorini dans Octurn avec Bo, Pierre Bernard dans Rêve d’Eléphant Orchestra par exemple. Pour mettre la formation en place, comme les musiciens viennent d’un peu partout et sont très occupés, avec Recyclart (centre culturel alternatif à Bruxelles Midi) , on s’est fixé une sorte de résidence, une fois par mois. On répétait toute la journée et on jouait en concert le soir. On organisait une sorte de work in progress ouvert gratuitement au public. Cette année-ci, on est en résidence au théâtre Marni, cinq fois sur la saison et puis, en juin prochain, on enregistre un cédé pour le label Werf.

Sinon, vous avez aussi joué dans des festivals …

Oui, au Gaume et au Middelheim à Anvers. Pour la suite, on a des options, on essaye de vendre le projet mais c’est assez difficile de programmer seize personnes. Le but, c’est vraiment de continuer à travailler régulièrement et non de chercher uniquement de gros festivals, même si j’espère jouer à Jazz à Liège. Continuer à se voir une fois par mois ou tous les deux mois, j’espère encore pendant dix ans.

La aussi, plusieurs musiciens interviennent comme compositeurs…

Cela reste la même idée. Il faut profiter de la richesse de composition de tout le monde. Moi, je travaille beaucoup à la production de tous les projets, je n’ai donc pas fatalement le temps de beaucoup composer. C’est très gai, par ailleurs, d’avoir des couleurs différentes.

Et Bart Maris, comment l’as-tu rencontré ?

Bart, c’est un vieux copain. On ne se croise pas souvent parce qu’il n’y a pas tellement de formations à deux trompettes. Je pense qu’on était ensemble au Conservatoire à Bruxelles ou alors il y est entré quand moi j’en sortais. On se croise de temps en temps. C’est un mec absolument fabuleux, non seulement il joue très bien mais il a une personnalité unique et qui, en plus, a une attitude remarquable. C’est cela qui est chouette dans MikMâäk, ce ne sont pas seulement de grands musiciens, c’est des gens qui sont disposés à travailler, qui ne regardent pas au cachet que l’on peut toucher, ce sont des gens qui s’investissent par amour de la musique.

Dans le livre « The Finest Of Belgian Jazz » qui accompagnait le coffret de dix disques produit par Werf alors que Bruges venait d’être choisie comme capitale culturellle européenne, Bart Maris disait qu’il préfère acheter des trompettes anciennes d’occasion et il citait la tienne en exemple…

Il parlait sans doute de ma vieille trompette. A l’époque, j’avais une vieille trompette Besson que j’avais trouvée chez un antiquaire, rue Saint-Jean à Bruxelles. Je me promenais quand j’ai vu une trompette au fond de la vitrine. Je la trouvais très belle, complètement patinée parce que vieille. Le gars voulait me la vendre 20.000 francs de l’époque et je l’ai marchandée à dix. Je l’ai prise mais je n’en ai jamais joué jusqu’au jour où on est venu cambrioler chez moi. On m’a pris toutes mes trompettes, sauf la Besson qui avait l’air trop vieille. Du coup, j’ai commencé à jouer dessus et j’ai trouvé qu’elle marchait très bien.

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L’important, c’est d’acquérir un son…

Bien sûr, il y a l’instrument qui intervient mais c’est en grande partie le musicien qui fait le son. Quelle que soit la trompette sur laquelle joue Bart, on va reconnaître son son.

Tu es toujours à la recherche de nouvelles sonorités : tu utilises beaucoup de sourdines différentes ou tu joues, en même temps, de la trompette et du bugle…

J’aime beaucoup chipoter avec les sons, j’invente parfois des sourdines. Je ne l’ai pas fait aujourd’hui, mais j’utilise parfois un minuscule arrosoir dans lequel je glisse une ampoule : alors le filament vibre quand je joue. Ce sont de petites choses rigolotes mais qui fonctionnent bien.

Et l’aventure avec le Megaoctet d’Andy Emler, à mon sens, une des formations les plus créatives de la scène française, se poursuit-elle ?

On joue un peu moins que les deux dernières années, la crise oblige, la formation compte quand même neuf musiciens. Mais on a de chouettes projets, on va enregistrer un nouvel album, en décembre, au studio de La Buissonne, près d’Avignon.

Avec le Megaoctet, tu avais joué ici à Bruges et on t’avait entendu sur l’album E total…

Oui, c’est le dernier  album sorti. Maintenant, Andy a composé un tout nouveau répertoire.

Tu succède à Médéric Collignon, une forte personnalité…

Oui, c’est un personnage mais j’ai été bien accueilli par Andy et je me suis intégré au groupe sans difficulté.