Else Kitchen, AJMI Live déc26

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Else Kitchen, AJMI Live

Else Kitchen, AJMI Live 01 & 02

Il était question d’aventures passionnantes de la musique dématérialisée lors d’un précédent billet, sur le beau live du groupe Chasseur et du label NoMadMusic. Ce n’est pas une injonction, mais peut-être est-il temps, principalement dans nos musiques de marge, de s’intéresser à ce qui se fait en dématérialisé au même titre que le disque lui-même, étant entendu qu’il ne s’agit pas là d’un retrait en rase-campagne.  L’objet-disque est primordial et le restera toujours ; mais la qualité des enregistrements live, combiné à un encodage idéal permet également de témoigner de l’immédiateté des musiques improvisées et de leur vivacité. Offre également la possibilité à des salles, impliquées par ailleurs dans la diffusion de donner à entendre le bouillonnement de leurs lieux. C’est exactement ce qui a motivé l‘AJMI (Association pour le Jazz et la Musique Improvisée), basée en Avignon et dont certains de ces disques sont fondateurs des courants de ce blog -ah, Witches de Guillaume Séguron…- pour proposer une nouvelle collection, entièrement dématérialisée de concerts parfaitement captés et complémentaires des AJMIséries, le label qui va tranquillement sur ses quinze ans. Un label où outre l’ami Séguron, on trouve Rémi Charmasson, René Bottlang, Christophe Leloil ou le Kami Quintet, bref toute ou partie de cette scène vivace du sud-est de la France. Dans cette nouvelle série qui compte déjà cinq références, on croise la fine fleur de la scène française, de Bruno Tocanne à Hasse Poulsen en passant par Fabrice Martinez.  Pour ce dernier, il s’agit de la version live de son excellent Chut ! sorti chez les précurseurs du dématérialisé de Sans Bruit. Chut Fait Du Bruit est une version plus rauque et plus nerveuse que son cousin studio qui permet de jouer au jeu des comparaisons. Voir ainsi « Metabaron » devenir plus inquiétant et acide est plaisant, même si la version studio a plus de charme. C’est le propre de cette offre de téléchargement, entre le complément et le témoignage, lorsqu’il ne s’agit pas tout simplement d’une découverte. 

Else Kitchen est est le plus brillant exemple. C’est sur le disque « physique » de l’AJMIséries consacré à Jimi Hendrix réalisé par Rémi Charmasson qu’on avait pu découvrir le batteur Bruno Bertrand, frappeur rock qui brillait par sa capacité à donner du relief et de la musicalité à sa frappe pourtant lourde. Avec Else Kitchen, les deux premiers live de cette nouvelle série, capté à deux jours d’intervalle dans deux lieux différents, c’est cette capacité à faire chanter les peaux et le métal que l’on retrouve chez lui, au milieu d’un dialogue de cordes des plus riches entre la contrebasse de François Grillot et le violoncelle de Tomas Ulrich. Else Kitchen n’est pas qu’une autre cuisine, celle d’un raffinement moléculaire mitonné par trois improvisateurs attentifs. C’est aussi un dérivé de Hell’s Kitchen, le quartier de Manhattan où l’idée de ce trio s’est fait jour, à l’époque où à la place de Ulrich, comparse de Braxton, Bailey ou Bynum (carte de visite en Titane…), on trouvait Daniel Levin, autre sorcier du violoncelle. L’idée du trio, celle de mélanger les archets et les baguettes en plaçant la batterie sensible et coloriste de Bertrand au centre se développe à merveille le temps des deux concerts.  Parfois, on a le sentiment que les rôles s’échangent, que la batterie s’aventure dans des contrées plus musicales pendant que la contrebasse de Grillot tient des rythmiques tordues, qui se construisent à mesure que le violoncelles vient s’harmoniser aux frappes (« Waltz Lunaire »). Souvent, on se retrouve en terrain connu et référentiel, comme ce magnifique « The Subterraneans » ou contrebasse et violoncelle rivalise d’archet en scandant des airs entêtants où s’échappent parfois quelques airs enfantins (« A la claire fontaine », ici…), à la manière de Joëlle Léandre. Le dialogue entre les deux instruments à cordes est permanent, chambriste parfois, évidemment, sur des morceaux denses comme « The Unbearable Being Of Lightness » ou la contrebasse fouine son archet au plus profond de ses cordes pendant que le violoncelle rebondit en pizzicati, ou sur d’autres plus évanescents (« Walk Of Life » et le jeu devenu plus lyrique d’Ulrich). La batterie y construit des ambiances souvent nerveuses et urgentes quand il porte les coups (« Book Of Wonder ») mais aussi changeantes, notamment dans le long « Allure » qui se modifie à mesure que la batterie change de climat. On constate cependant que le deuxième live, plus construit, plus puissant est indéniablement le meilleur, mais que les deux sont complémentaires. Il faut louer l’à-propos de l’AJMI de proposer une telle collection dont Else Kitchen est sans nul doute le meilleur ambassadeur. Une musique de l’instant qui s’imprime et ne se perd pas, ça n’a pas de prix… La prochaine étape, pour la critique musicale, sera de ne pas prendre de précaution oratoire pour parler de musique dématérialisée, comme je viens de le faire sur 781 signes… Next Level ?

Franpi Sunship