Anouar Brahem : Souvenance du Printemps arabe fév08

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Anouar Brahem : Souvenance du Printemps arabe

Anouar Brahem :

« Souvenance » du Printemps arabe.

Six ans qu’Anouar Brahem n’avait plus sorti de nouvel album. Avec « Souvenance », il évoque les troubles, les joies et les peurs  dans son pays et dans tout le monde arabe à partir de décembre 2010, avec l’espoir d’un renouveau démocratique. L’ouverture vers l’Occident est cette fois plus marquée encore avec la participation des cordes de l’Orchestra della Svizzera italiana. Une œuvre intense de plus de 80 minutes marquée par le lyrisme et l’élégance du compositeur.

A la lecture de la pochette de votre nouvel album, on découvre deux musiciens de « The Astounding Eyes of Rita » (Klaus Gesing, clarinette basse, et Björn Meyer, basse) et François Couturier (piano) qu’on a déjà entendu avec vous dans « Le Pas du Chat Noir » et « Le Voyage de Sahar » : il y a une grande fidélité dans vos partenaires.

Ce n’est pas vraiment un choix, mais quand je débute un projet, je ne choisis pas les instruments en premier lieu, je laisse venir un peu les choses sans avoir une option particulière. Quand j’ai commencé à travailler sur les premières ébauches de ce nouveau projet, j’étais en train de donner des concerts avec le quartet de « Rita ». Les concerts se passaient très bien, je sentais que le groupe gagnait en cohésion, que des choses se passaient  et j’étais tenté par l’idée de faire un nouveau disque avec ce même quartet, mais quand les premières esquisses du projet sont apparues, deux choses sont devenues de plus en plus évidentes, ce sont le piano et l’orchestre. En fait, je n’entendais pas du tout la clarinette, ni la basse, et même pas le oud d’ailleurs. Je compose souvent  les premières ébauches au piano, parfois au oud, sans savoir très bien au début quelle sera l’orchestration. Petit à petit le piano est apparu dans la plupart des premiers travaux  et au fur et à mesure sa présence s’est confirmée, c’est plus tard que la place de la clarinette et de la basse est apparue, d’une façon étonnante, très différente de « Rita ».

La présence d’un orchestre à cordes est une première.

Oui, c’est la première fois que j’enregistre avec des cordes. Je ne vous cacherai pas qu’au début quand j’ai vu que les cordes intervenait dans la composition, je me suis demandé si ce n’était pas un peu fantaisiste… Et puis petit à petit l’idée est devenue incontournable. Je ne suis pas un musicien issu du monde classique et j’avais déjà été approché par certains festivals pour faire un projet avec cordes, mais je n’avais pas d’idées et je ne voulais pas créer quelque chose d’artificiel. Si je le faisais, il fallait que ça ait du sens, et ici cette présence des cordes s’est imposée petit à petit, il m’a d’ailleurs fallu du temps pour intégrer l’idée et pouvoir finaliser ce travail.

 

La couleur que donne l’orchestre au premier morceau laisse imaginer l’arrivée d’un chaos.

C’est une interprétation…  J’aime laisser libre cours à l’imaginaire de l’auditeur.  C’est vrai que les événements qui ont inspiré le projet ont été importants pour tout le pays et tous les Tunisiens , nous l’avons tous vécu de manière intense et très forte , c’est survenu d’une manière subite et violente, violente dans le sens aussi positif du terme car cela a ramené des espoirs énormes ; ce pouvoir totalitaire qui s’écroulait du jour au lendemain , cette liberté d’expression…  Donc moi-même en tant que Tunisien concerné par ce qui se passe et vivant en Tunisie je l’ai vécu intensément. Par contre pour ce qui est de la composition, je suis incapable de dire ce qui m’a influencé.  Je crois que tout musicien est incapable de dire ce qui l’influence vraiment dans sa musique , ce sont des choses anciennes ou plus récentes, on puise dans une espèce de mémoire  émotionnelle, mais ça je ne suis pas capable de le dire… Tout en me posant des questions car je ressens tout de même quelque chose de particulier dans cette musique, parfois avec des contrastes un peu forts… C’est difficile pour moi d’analyser ma musique, de la juger, mais dans la première pièce du disque c’est vrai que ça débute par une espèce de calme, de temps suspendu qui annonce la tempête, quelque chose d’inquiétant. Puis vient cette deuxième partie qui m’a étonné moi-même par cette rupture qui part sur une envolée un peu chaotique , puis cette clarinette dans la deuxième partie qui ne fait que jouer deux notes qui se répètent pendant six minutes  ( c’est curieux d’ailleurs parce que chaque fois que le clarinettiste essayait de sortir de ces deux notes, l’édifice s’écroulait, il ne fallait que ça en fait). C’est pour cette raison que j’ai appelé ce morceau « Improbable Day ».

Les événements ont joué sur la musique et vous dites avoir mis le temps pour composer. Pensez-vous que la musique aurait été différente si vous l’aviez composée directement après les événements ?

Au lendemain de la révolution, il y a eu beaucoup de chansons, d’hommages « précipités ». J’ai beaucoup de réserves par rapport à cette manière qu’on a de transposer des événements, j’ai tendance à trouver ça un peu suspect, opportuniste,  sans véritable sens artistique, j’ai tendance à être à contre-courant d’une démarche similaire. Je ne revendique pas de lien direct avec les événements, tout ce que je peux dire, c’est que j’ai été marqué par tout cela. Il y a autre chose: la soudaineté  des événements nous a surpris, moi j’ai arrêté de travailler à ce moment-là, j’avais de petites ébauches et quand je les reprenais, tout me semblait un peu banal et anachronique, trivial, ça n’avait plus vraiment de sens. J’ai dû attendre que la pression retombe, nous étions tous branchés h sur 24 sur la télé, les événements, les débats, les soulèvements, les changements de gouvernement , les situations insurrectionnelles, nous avons été happés par tout cela. Il m’était impossible de travailler pendant ce temps, j’ai eu besoin de temps, que les choses reviennent à une certaine normalité, laisser décanter… Même si aujourd’hui on est dans une situation plus stable, je suis resté dans ce climat émotionnel.

Avant l’enregistrement, la première du projet a été créée au Festival de Carthage. Quelle a été la réaction du public ?

C’était une grosse prise de risque parce que le festival de Carthage est surtout un festival de variétés, dans un énorme amphithéâtre de 7500 places et ma musique est plutôt une musique de chambre, plutôt intimiste donc j’ai souvent tendance à fuir ce genre d’événement.  On m’avait déjà proposé de faire l’ouverture du festival après la révolution, mais j’avais décliné, d’une part parce que je n’avais pas de nouveau projet à ce moment-là, d’autre part je pensais que ça n’avait pas trop de sens de jouer dans cet amphithéâtre. Ici comme ça me tenait à  cœur de présenter ce projet pour la première fois à Tunis, j’ai accepté de faire l’ouverture du 50e festival, et l’accueil du public m’a surpris, car je comprends bien que c’est une musique qui nécessite une certaine concentration.  Je savais que j’étais très connu à Tunis, mais j’étais loin de m’imaginer de rencontrer dans un si grand théâtre un public aussi concentré et attentionné, c’était une très très belle surprise et j’ai été heureux de l’avoir fait.

Lors d’une interview précédente, à la sortie du « Pas du Chat Noir », vous m’aviez dit qu’une partie du public de votre pays rejetait votre façon peu traditionnelle de traiter l’instrument.

Quand j’ai commencé à jouer en Tunisie au début des années 80, c’était une bizarrerie de jouer uniquement de la musique instrumentale, alors que la tradition ici est essentiellement chantée, c’était bizarre pour les gens de jouer du oud en solo ou avec des musiciens de jazz. D’un côté il y a eu un grand engouement de la part d’un certain public, mais aussi un rejet de la part d’un public plus conventionnel, mais cela remonte à  longtemps, depuis j’ai un public important.  Les gens auraient plutôt tendance à me dire : « Tu peux jouer ce que tu veux, on aime ! » Je n’aime pas l’expression de « public inconditionnel », parce que ce n’est jamais vraiment acquis, mais vous savez, maintenant je suis connu…. Et puis aujourd’hui en Tunisie il y a beaucoup de oudistes qui jouent de l’instrument, les salles sont pleines, ce n’est plus une bizarrerie, c’est devenu quelque chose d’habituel qui est entré dans la culture.

Dans vos concerts, vous gardez souvent l’ordre de l’album pour jouer les pièces ; cet album étant fort écrit, ce sera sans doute aussi le cas.

Il m’arrive souvent de garder l’ordre des morceaux du disque ; c’est important de retrouver une unité, une dramaturgie, je garde souvent cette continuité sur scène. Pour « Souvenance », j’ai donné le premier concert avant le mixage du disque et après, on a seulement choisi l’ordre des morceaux sur le disque. Mais à Munich pour le concert de sortie de l’album, on a gardé l’ordre établi lors du premier concert parce que comme il y a des pièces avec orchestre et des pièces sans, il est important pour moi que l’orchestre reste  tout au long du concert, il me semble avoir aussi avoir trouvé une continuité qui a du sens qui n’est pas la même que sur le disque. C’est important pour moi qu’il y ait comme une histoire qui se raconte, un fil, les pièces ont leur existence autonome, mais j’aime l’idée de lien comme dans une histoire.

Il y aura aussi moins de parties improvisées ?

Il y a moins d’improvisations sur ce projet que sur d’autres. C’est étrange parce que je travaille tout de même avec des musiciens de jazz qui sont d’excellents improvisateurs. Étonnamment la basse improvise plus que la clarinette, mes improvisations ne sont pas de vrais solos, ce sont des petites touches, il y a une partie d’improvisations subtiles.  Le fait de jouer chaque fois la musique comme si c’était la première fois est important. Il y aussi de l’improvisation  dans les pièces avec orchestre, pour créer une interaction, pour que les parties d’orchestre ne soient pas figées , que l’ensemble sonne de manière organique ;  le rôle du chef d’orchestre est important pour sentir ce qui se passe avec le quartet, notamment dans la deuxième partie de la première pièce  qui est en partie écrite, mais le piano improvise dans une sorte de boucle et il y a aussi des espaces sonores où le chef peut lancer l’orchestre à volonté… C’est ce qui est intéressant car il se passe alors quelque chose de nouveau dans la musique.

Anouar Brahem & Manfred Eicher

On parle d’une tournée cet automne… Avec un passage par la Belgique ?

Pour la Belgique, nous travaillons sur une date à Bruxelles pour l’automne prochain. C’est un projet assez lourd et on le joue en deux formules avec ou sans orchestre. Pour les villes importantes, j’essaie de privilégier la formule avec orchestre qui assez lourde sur le plan du budget, mais ça me tient à cœur de le présenter chez vous, car, comme la Tunisie, c’est un petit pays que j’aime beaucoup.

propos recueillis par Jean-Pierre Goffin