Eric Legnini @ La Philharmonie (Paris) fév17

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Eric Legnini @ La Philharmonie (Paris)

Eric Legnini à « La Philharmonie » de Paris

 

Hommage au « Jazz At The Philharmonic » (JATP)

A peine inauguré, le nouveau temple de la musique, dressé sur le site de La Villette à Paris,  accueillait son premier concert  de jazz ce 12 février. Énorme construction  dont il faut gravir trois niveaux pour accéder à la salle – prendre les escalators plutôt que le grand escalier ! – le bâtiment s’illumine de bleu une fois la nuit tombée et donnant l’illusion d’un vaisseau inter-galactique. Une fois à l’intérieur, la grande salle donne une impression de structure désorganisée; les balcons tout en courbes ne répondent à aucun agencement symétrique, mais augurent par leurs ondulations d’une acoustique tout en souplesse. Curieuse aussi cette impression de suspension que provoque le détachement des coques des balcons qui rejoignent la structure du bâtiment par des passerelles : le son arrive ainsi non seulement de face, mais aussi par les espaces libérés à l’arrière. Le résultat acoustique est en tout cas excellent, donnant même une agréable sensation de chaleur à la musique.

© Philharmonie de Paris / C.d'Hérouville

« La Philharmonie » n’a pas raté son entrée dans la musique du XXe siècle avec cet hommage au JATP créé par Norman Granz en 1944 avec pour objectif de faire sortir le jazz des clubs et boîtes de nuit et de lui ouvrir toutes grandes les portes des grandes salles de concert. Vincent Anglade, conseiller à la programmation pour le jazz et les musiques actuelles, avait fait appel à Éric Legnini comme directeur artistique de ce premier projet JATP, un choix expliqué par le pianiste : « Vincent Anglade sait que je suis ancré dans la tradition, et à Paris on n’est pas légion à avoir un pied dans la tradition et à proposer en même temps une ouverture au jazz d’aujourd’hui. Il fallait à la fois garder l’esprit de Norman Granz sans copié-collé, sans donner le sentiment qu’on joue une musique qui est morte, mais avec respect… Il y a tant de revivals qui sont tristes ! » Vincent Anglade a donc donné carte blanche à Éric Legnini  avec l’objectif  de retrouver le côté instinctif et chaleureux du jazz, dans une salle d’apparence austère, le genre de salle où tout est généralement prémédité et arrangé.

 

Au pianiste de constituer un line-up qui réponde au cahier des charges et au premier coup d’œil, on retrouvait sur scène une brochette de proches de la « galaxie Legnini » : ses partenaires réguliers du trio d’abord, Thomas Bramerie (contrebasse) et Frank Aguhlon ( batterie) auquel Éric avait eu l’idée de joindre un deuxième batteur et non des moindres en la personne de Jeff Ballard aujourd’hui très actif sur la scène parisienne. Stefano di Battista fait aussi partie de l’histoire du pianiste : c’est une rencontre avec le saxophoniste au « Sounds » à Bruxelles qui l’a conduit à Paris. Joe Lovano  est aussi un partenaire connu dans sa discographie avec l’album « Rhythm Sphere» paru chez IGLOO en 1998, Éric : « Au début, il avait été question de choisir Chris Potter, un autre géant du sax, mais l’esprit tradition de l’hommage au JATP me semblait mieux coller avec Joe »). Sophie Alour complétait la section de sax alors que du côté des trompettistes, on se réjouissait d’entendre Ambrose Akinmusire tout auréolé de son titre de jazzman de l’année pour le magazine « Jazzman/mag », et Ernie Hammes, figure majeure du jazz luxembourgeois, élève de Lew Soloff entre autres, et partenaire de nombreux projets internationaux. Le guitariste Rocky Gresset remplaçait Bireli Lagrene indisponible.

Le concert débutait sur les chapeaux de roue avec « Walkin’ » et « Confirmation » qui donnaient le ton d’un programme 100% standards pur jus ( après le concert, je me permettais de faire remarquer aux musiciens que tous les morceaux du répertoire avaient été composés avant leur naissance, ce que Joe Lovano corrigeait à raison pour « Tenor Madness »). « In A Sentimental Mood » avec un magistral Akinmusire et « It’s Easy to Remember » faisaient un peu baisser la tension avant un déferlement bop avec une intro de Lovano citant « Be Bop » et une déferlante de solos sur « Cherokee » en version longue, chacun y allant d’un solo avant un délire de souffleurs pour le final. Puisant dans un répertoire encore plus ancien, la deuxième partie commençait par « Stompin’ At The Savoy » et un délicat solo de Rocky Gresset. « Tenor Madness » voyait l’incontournable « chase » de sax-tenors démontrer combien Sophie Alour pouvait tenir la dragée haute au géant Lovano : face à la véhémence et l’âpreté du son de l’Américain, la Française offrait une belle sonorité, plus ronde, et des interventions originales et inventives qu’elle allait confirmer tout en douceur sur « Que Reste-t-il de Nos Amours ? » en duo avec le guitariste. Pouvait-on imaginer une soirée JATP sans « Body And Soul » ? Non, et ce furent surtout les trompettistes qui illuminèrent ce thème « Hawkinsien ». Si Stefano di Battista a illustré son aisance technique tout au long du concert, c’est sur « Stars Fell on Alabama » qu’il a montré sa face lyrique tout aussi remarquable. Et « A Night in Tunisia » ? Il allait conclure ces deux heures de réjouissances dans une version de plus de  20 minutes pleine de modernité, comme d’ailleurs toutes les pièces revisitées. Avant le rappel  (« Lester Leaps In ») devant une salle archicomble et enthousiaste, Éric Legnini très ému, ne tarissait pas d’éloge sur cette salle magnifique et sur les incroyables musiciens qui l’entouraient.  Être le premier à ouvrir « La Philharmonie » au jazz n’était pas une mince affaire et le pari  était pleinement réussi : « C’est une soirée incroyable,  c’était important à mes yeux d’amener de la simplicité dans cette salle, d’assurer l’esprit des clubs de jazz ici, l’énergie et la proximité dans cette salle m’ont aussi beaucoup touché. Je n’ai pas voulu d’arrangements spéciaux pour cette soirée, mais beaucoup d’improvisations, donner un sentiment de liberté dans la musique. Réussir cela pour une première soirée jazz dans une salle de prestige n’était pas gagné d’avance et Vincent Anglade a été audacieux de proposer une « carte blanche » pour l’occasion. »

Jouer un répertoire aussi intemporel et lui donner un tel élan de modernité, c’est un plaisir sans fin que le chaleureux public a apprécié : un jazz joyeux et libre, rien de tel pour conquérir un public que les errements d’un jazz contemporain cérébral peine visiblement à attirer. Oserais-je dire que l’émotion d’Éric, je la partageais aussi : quel chemin parcouru entre les premiers concerts à Huy ( au Quadrilatère ou à l’ Hôtel du Fort…) et « La Philharmonie » parisienne !

Jean-Pierre Goffin

 

N.D.L.R. : interdiction de photographier pendant le concert et aucun photographe accrédité au devant de la scène.