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City Sonic 2011 dans Mouvement !


La revue française MOUVEMENT http://www.mouvement.net vient de publier un compte-rendu fort pertinent, détaillé, et pour tout dire, fort juste, de l’édition 2011 du festival « City Sonic » qui vient de se terminer à  Mons. Le directeur artistique de CitySonic, et perturbateur sonore de l’association Transcultures, n’est autre que Philippe Franck, « vieux » compagnon de route de Jazzaround et chroniqueur régulier pour les musiques innovantes.

 

 

 

 

 

Philippe Franck (droite) avec Christophe Bailleau

 

 

 

 

 

 

La ville a des oreilles – L’art sonore, tout un festival.


A Mons, en Belgique, le festival City Sonic s’affirme comme un événement majeur de l’art sonore déployé dans l’espace public. Sa neuvième édition, du 27 août au 11 septembre, conviait artistes et spectateurs autour des thématiques du son et des nouvelles technologies.

Porté par l’association Transcultures, City Sonic repose avant tout sur la volonté d’en finir avec les cloisonnements esthétiques dont sont trop fréquemment les victimes – consentantes ? – de nombreux artistes, acteurs culturels et spectateurs. Pour ce faire, le festival procède par paliers successifs pour brouiller les frontières et montrer différentes pratiques artistiques au public afin de favoriser l’ouverture d’esprit.

Un des efforts les plus notables en ce sens reste la confrontation de jeunes artistes avec d’autres déjà reconnus sur la scène internationale. Cette dernière est aussi bien représentée par l’art contemporain, avec la présence cette année de Jim Shaw ou encore Saâdane Afif, que les arts numériques et sonores, conviant pour leur part notamment les Allemands Rolf Julius, Hans-Peter Kuhn et Gregor Hildebrandt. Quant à  la jeune création, City Sonic s’est toujours attaché à la suivre, allant jusqu’à permettre la production d’un certain nombre de pièces présentées à chaque édition du festival. Ainsi, cette année comme les précédentes, une grande partie des artistes invités n’a pas la trentaine. Une possible rencontre entre générations se trouve ainsi facilitée, et même encouragée, dans l’idée d’asseoir une pratique encore chancelante, à la recherche d’une esthétique qui lui soit propre, en l’inscrivant dans l’Histoire.

Dans le cadre de cette nouvelle édition, qui a lieu du 27 août au 11 septembre, figurait  le cycle bien nommé Émergences sonores, rassemblant des créations d’étudiants d’écoles d’art belges et françaises. Cette initiative, inscrite elle aussi de longue date dans la logique de City Sonic, permet non seulement à ces étudiants de donner à voir leurs travaux mais démontre en même temps à quel point le son a fait depuis quelques années une entrée retentissante dans les arts plastiques. Cinq écoles participaient à l’édition 2011 : l’ENSA de Bourges, l’ESAD à Strasbourg, le programme Locus Sonus, soutenu par Aix-en-Provence et Nice, l’ESAPV de Mons et La Cambre, Bruxelles. Les travaux présentés dans le cadre de ce cycle, ainsi que certaines créations soutenues par le festival, illustrent comment cette jeune création tente d’apporter, en puisant dans le passé, sa pierre à l’édifice – de manière plus ou moins probante. Music for EPS d’Arnaud Eeckhout semble lorgner du côté des artistes américains (Seth Cluett ou Mark Bain, par exemple) qui se sont fait une spécialité de faire « entendre » l’inaudible par les multiples percepts sensitifs des spectateurs, sans toutefois arriver à convaincre tant la palette sonore produite manque de mordant. De même, une œuvre comme Symphonie for Mandarins, réalisée par Livescape (collaboration de Perrine Joveniaux et Stéphane Kozik), semble n’être qu’un succédané de l’installation de Céleste Boursier-Mougenot, à laquelle l’on aurait retiré grâce et délicatesse. Il existe, en contrepoint, d’heureuses découvertes au sein de ces deux programmes. L’icosaèdre sonore d’un noir profond de l’Onde terrestre de François Winants renvoie tout autant à l’imperceptibilité des sons terrestres provoqués par l’infinitésimal déplacement de la Terre qu’au monolithe emblématique et mystérieux de 2001 : l’odyssée de l’espace. Le Dialogue automatiqued’Antoine Leroy s’attache, grâce à des guirlandes électriques provoquant un court-circuit sur les micros de deux guitares, à mettre en relief l’importance du son en tant que tel dans la musique, tout en rendant un bel hommage à la scène no-wave new-yorkaise.

De nombreuses œuvres oscillent entre fascination technologique et percée méditative. La nature mise en boîte de François Martig agit comme titre et réalisation programmatique de cette tendance. Un juke-box fait office de réceptacle industriel de field-recordingsréalisés par l’artiste et ses invités, enregistrements bruts habilement complétés par de courtes séquences parlées dans lesquelles des botanistes nous livrent leurs sentiments sur leur métier et ses à-côtés. Livescape nous entraine avecMineral Sound dans un bruissement rotatif sur la nécessité d’être à l’écoute d’une Nature vivant à un autre rythme que nos mégalopoles surpeuplées. À l’image de ces dernières, la nature elle-même ne connaît que peu de temps morts. Gauthier Keyaerts met le spectateur au centre d’un panoptique photographique où la bande-son ambient vient alimenter son scénario mental. Pour autant, les rapports que tissent art, science et nature tiennent parfois de la réflexion tautologique. Que sommes-nous censés comprendre d’une installation nous proposant un moment de bien-être à base d’huiles essentielles et musique new-age ? L’art doit-il révéler les fonctions organicistes de l’être humain et, par extension, de la société ? Appeler à être une parenthèse enchantée au monde quotidien perçu négativement ? Fly Wash, à défaut d’amorcer ce questionnement, se contente d’amuser petits et grands au moyen d’une interactivité ludique.

L’exposition intitulée L’objet son qui se tenait dans les locaux d’anciens abattoirs réaménagés, tout en faisant partie intégrante du parcours sonore du festival, s’appuyait sur une spécificité plus plastique. L’espace accueillait des œuvres davantage orientées vers l’art contemporain : scénographie basée sur le sacro-saint white cube et artistes affiliés à une galerie. Paradoxalement, c’est dans cet espace que s’est relevé de la manière la plus flagrante un des écueils récurrents de l’art sonore : la perméabilité des espaces. Le détournement sarcastique de Stairway to Heaven par l’artiste suisse David Renggli transforme rapidement l’espace d’exposition en capharnaüm. Les notes de flûte comme le compresseur qui l’active deviennent un casse-tête pour le scénographe et mettent les oreilles des visiteurs à rude épreuve. Coincées entre Renggli et le « chaos du monde » d’Afif, les écoutes du monde auscultées au microscope par Rolf Julius ont bien de la peine à déployer toute leur fragilité. De manière symptomatique, ici comme ailleurs, les œuvres qui offrent un réel partage du sensible sont silencieuses ou discrètes. Les tableaux de bandes magnétiques d’Hildebrandt évoquent les dernières peintures d’Ad Reinhardt où le regardeur est invité à se perdre dans le noir, dans une histoire pas si lointaine où l’analogique n’avait pas encore dématérialisé l’univers sonore. Plus loin, de belles découvertes s’incarnent dans Something blue d’Edith Dekyndt, soit un sillon d’eau sous la forme d’un locked groove, exhortation au recueillement et réflexion sur le temps qui passe, qui s’inscrit comme miroir plastique de la vidéo d’Anne-Julie Raccoursier.Noodling met en scène un montage brillant d’extraits silencieux d’air guitar contests(concours de guitare invisible), ces singeries caricaturales du spectacle rock’n’roll où l’extase partage la scène avec l’effort physique. Ailleurs, dans l’écrin industriel de la Machine à Eau, se déploieUndefined Landscape II de Hans-Peter Kuhn. Cette réactualisation d’une installation monumentale crée une situation propice à l’introspection tout en proposant à l’auditeur attentif une écoute sensitive de son environnement quotidien. Ce qui est remarquable avec cette œuvre, c’est qu’elle fonctionne comme expérience in vivo, puisque les auditeurs sont invités à flâner entre les sources sonores, mais offre également une autre lecture/perception lorsqu’on la découvre en contre-plongée sur le balcon supérieur.

Sous-titré Le son dans la cité, City Sonic se déploie dans l’espace urbain, de sites médiévaux en friches industrielles en passant par l’architecture contemporaine. Cette multiplication des postes d’écoute peut être mise en parallèle avec la multiplication des ouvertures proposées, notamment grâce au rapprochement entériné avec le festival musical Cap Sonic. Tout un parcours dominical se déroulait ainsi grâce aux efforts combinés des deux structures entre musique classique et poésie sonore, d’intérieurs bourgeois cossus en jardins privés généreusement entretenus et ouverts à l’occasion par des particuliers. Cette journée fut l’occasion de découvrir les talents locaux de l’ensembleMusique Nouvelle – mélangeant allégrement, sur des formats soli courts, répertoire classique convenu autour de Bach et échappée contemporaine (Kodaly, Abe, des tangos) – et de redécouvrir des noms familiers du paysage sonore : Aymeric Hainaux, Charles Pennequin, Xavier Dubois et Vincent Tholomé.

City Sonic incite à faire face à  l’une des questions les plus pressantes auxquelles est aujourd’hui confronté l’art sonore : un médium suffit-il à définir un art ? En tout cas, le festival se pose clairement comme l’un des évènements les plus ouverts à l’interdisciplinarité, et l’un des plus stimulants pour l’écoute et la pensée.

City Sonic a lieu du 27 août au 11 septembre, à Mons, en Belgique http://www.citysonic.be & http://www.transcultures.be

 

Xavier HUG (publication le 16 septembre 2011)