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Le meilleur moyen d’écouter du jazz…

Le meilleur moyen d’écouter du jazz,

c’est…

Portrait du label AJMILive, qui édite certains concerts programmés à l’Association pour le Jazz et les Musiques Improvisées (Avignon).

« Le meilleur moyen d’écouter du jazz, c’est d’en voir ». Le slogan est inscrit au fronton de l’AJMI (Avignon). Aujourd’hui pourtant, avec la création d’AJMiLive, il est non seulement possible de voir des concerts mais aussi de les réécouter. Tour d’horizon d’un label prometteur. Depuis 1978, l’Association pour le Jazz et la Musique Improvisée (AJMI) se démène avec succès pour promouvoir ces esthétiques en Avignon et plus largement dans le sud-est de la France via une programmation à l’année régulière et variée, festival infiltré au sein même du festival de théâtre (Têtes de Jazz) mais aussi master classes, conférences, rencontres. De quoi offrir des lieux d’accueil aux musiciens, stimuler la curiosité du public et encourager les passions.

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Depuis 2001, chacun peut de surcroît prolonger ces plaisirs chez soi grâce au label AJMiSeries qui, en une vingtaine de titres, propose un panorama des acteurs majeurs de cette scène régionale dont la réputation déborde largement les frontières (Rémi Charmasson, Denis Fournier, André Jaume entre autres). Mais cela ne suffit pas, et quand l’envie est là, rien ne peut l’arrêter… en 2013 l’AJMI crée un nouveau label, tout aussi attrayant et parfaitement complémentaire : AJMiLive.

L’intérêt est de redonner ses lettres de noblesse à ce qui fait l’essence de ces musiques : le concert. Sur les lieux du crime, pourrait-on dire. Car si les studios ont su capter tout un univers d’équilibre et de subtilité, c’est parfois au détriment d’une certaine spontanéité et d’une forme d’énergie que seul le rapport à la scène peut déclencher. Et c’est ici le cas. Cinq références sont à ce jour disponibles, uniquement proposées au téléchargement (dans un format non compressé). Que le répertoire ait déjà fait l’objet d’un disque ou représente une création ex nihilo, toutes méritent une écoute attentive – les amoureux du beau jeu, de l’interplay ou des brûlures du live lorsqu’il se fait “hot”en auront pour leur compte.

Difficile en quelques mots de rendre compte de la richesse de ces cinq livraisons. Dernier en date, le trompettiste Fabrice Martinez (actuellement dans l’ONJ d’Olivier Benoit) et son quartet agrémenté d’un invité (Fred Escoffier, Eric Echampard, Fred Pallem +Stéphane Bartelt) se livrent à une relecture plus sèche de Chut (label sans bruit, également dématérialisé). Le guitariste Hasse Poulsen, de son côté, donne avec We Are All Americans, au côté des jeunes gens énervés de la scène actuelle (Adrien Dennefeld, guitare, Benjamin Flament, vibraphone, Julien Chamla, batterie) un set plein d’électricité qui lâche la bride lors de moments de pure intensité rock puis laisse l’auditeur reprendre son souffle par des passages plus folk.

 

À aucun moment, néanmoins, on ne doute de la part d’improvisation ni de la force que cette pratique musicale apporte en matière de créativité. Ancrés dans la tradition du jazz, Bruno Tocanne, Rémi Gaudillat et Bänz Oester ont gravé, quant à eux, une version dépouillée de leur délicat In A Suggestive Way sorti en 2013. Sans piano cette fois-ci, ils prennent les compositions à bras le corps et se surpassent en tant que solistes, utilisant l’autre comme une instance stimulante : c’est dans la confrontation que des solutions sont trouvées et de nouveaux territoires défrichés. Le jeu de Rémi Gaudillat est généreux et puissant, la batterie de Tocanne d’une rare intensité. A travers ces quelques enregistrements, on prend conscience de leur virtuosité, du bagage technique qu’ils ont la modestie et la délicatesse de mettre en retrait sur les albums studios.

Pas d’ego surdimensionné pour autant – il s’agit simplement d’offrir plus de chair, de faire sentir la sueur et le jeu tonique des muscles des doigts, d’éprouver les souffles, de donner à voir la danse. Dans ces photographies sonores transparaît le travail du musicien et, via le phénomène de transe que permet la pratique vivante de cet art, on assiste alors au détachement de soi, à l’abandon de toute retenue et l’accession à une forme de transcendance. Ces captations, pour la plupart réalisées à la Manutention (Avignon) par l’ingénieur du son Bruno Levée, sont parfaitement équilibrées et mixées de manière à reproduire le grain des instruments. Le respect des dynamiques naturelles rend compte de l’authenticité de l’ensemble.

Deux mots enfin sur les deux premières sorties du label. Ces enregistrements issus de soirées organisées dans différents lieux (La Courroie, Entraigues-sur la Sorgues et le Domaine Saint-Pierre d’Escarvaillac) réunissent le même trio pour une mini-tournée dans le sud-est : Bruno Bertrand, batterie (à l’initiative de cette formation), Tomas Ullrich, violoncelle, et François Grillot, contrebasse. Cosmopolite (Ullrich est américain, les deux autres français même si le bassiste vit aux Etats-Unis), sans doute la plus âpre, cette formation se situe à la frontière du jazz et de la musique improvisée, usant de grincements, d’étirements des sons pour créer une atmosphère sombre qui n’en est pas moins hypnotique et d’une grande générosité.

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Nicolas Dourthès   (Citizen Jazz, 16 mars 2015)