John Carter – Bobby Bradford juin19

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John Carter – Bobby Bradford

John Carter and Bobby Bradford – In the Vineyard

John Carter / Bobby Bradford @Dark Tree Records….

On sait Bertrand Gastaut, le fanatique du jazz libre et des musiques improvisées, friand de galettes rares et toujours pleines de sève. Voici que son label, Dark Tree, qui nous a déjà offert les  deux beaux cédés du trio Daunik Lazro (saxophone baryton), Benjamin Duboc (contrebasse) et Didier Lasserre (caisse claire, cymbales), très contemporains et vivifiants, lance une « Roots Serie«  qui ne pouvait pas mieux commencer qu’en ouvrant avec le tandem John Carter (saxophones) et Bobby Bradford (cornet) enregistré in situ en Californie, avant que ces deux artistes essentiels ne viennent jouer et enregistrer en Europe. Essentiels, car avec Perry Robinson et Jimmy Giuffre, John Carter est « LE » clarinettiste inspiré du jazz libre. Tout comme Giuffre, Carter était enseignant et s’est peu produit en concert, du moins sauf en Californie. Il a fallu attendre 1979 pour qu’il se produise en Europe. Et il a fallu qu’Ornette Coleman s’obstine à exiger des cachets élevés, trop élevés pour qu’un organisateur se risque à l’inviter sérieusement, avec la conséquence que Bobby Bradford, qui avait alors remplacé Don Cherry dans le Quartet historique d’Ornette, s’en est retourné dans son Texas natal faute d’engagement.

BOBBY BRADFORD

A l’époque, 1961, Bradford était un des rares trompettistes et musiciens capables et ayant le goût, le sens du risque et l’audace de jouer la musique d’Ornette Coleman. Un artiste peu commun, en somme. Le sort a donc voulu que Bobby Bradford n’ait pas enregistré avec Ornette, ni fait de concert mémorable à NYC. Il est donc resté quasi inconnu jusqu’au début des années septante. Ornette le mit en contact avec John Carter, un autre texan avec qui le « pape » du free jazz partageait quelques affinités. Le large public du jazz découvrit ensuite l’existence de Bradford dans « Science Fiction », l’album de Coleman pour Columbia et les plus pointus se procurèrent « Bobby Bradford & The Spontaneous Music Ensemble » produit par l’ineffable Alan Bates. On l’y entend à son grand avantage en compagnie de John Stevens, Trevor Watts et Julie Driscoll, devenue Tippets quelques mois plus tard.

Mais croyez bien que ces deux musiciens n’ont pas attendu qu’on vienne les chercher. Préférant une vie stable dans l’enseignement musical de niveau universitaire, Carter et Bradford formèrent un groupe régulier dans la région de Los Angeles jouant et créant un espace pour le jazz libre et créatif. Le batteur William Jeffrey et les bassistes Roberto Miranda et Stanley Carter complètent ce Quintet soudé et inspiré.  Ils enregistrèrent quatre albums pour les labels Revelation  et Flying Dutchman de Bob Thiele, le producteur militant qui contribua au succès de Coltrane chez Impulse, d’Albert Ayler, Archie Shepp etc… 

Mosaïc a édité un coffret en édition limitée reprenant ces albums californiens et Hat Art a réédité « Seeking ». Mais mis à part les albums réunissant Bradford et Carter sous le leadership du clarinettiste pour Black Saint ou Moers Music, oubliés depuis quasi un quart de siècle, lorsque celui-ci nous a quitté, en 1991, on n’a pas grand chose de leur collaboration à se mettre sous la dent. Tout cela rend cette belle prise de son d’un beau concert de novembre 1975 du Quintet de John Carter et Bobby Bradford indispensable et rafraîchissante à l’écart de la production des Brötzmann, Vandermark, Gustafsson, Mc Phee etc… dont la liste des vinyles et cédés s’entasse imperturbablement sur les sites de vente en ligne ! Vous avez le temps d’écouter tout çà, vous ?  Sans parler des rééditions de Keith Jarrett, Miles Davis, Herbie Hancock etc.,  dont nous abreuve la presse spécialisée avec l’appui subventionné par les majors et cornaquées par les attachés de presse. Donc, « NoUTurn »  est un vrai événement discographique à ranger à côté de « Conference Of The Birds » de Dave Holland, de « Birds Of The Underground » d’Albert Mangelsdorff, « Live At Donaueschingen » d’Archie Shepp, « Prayer for Peace » de l’Amalgam, groupe de Trevor Watts ou des « Nice Guys » de l’Art Ensemble et « Circle Paris Concert » .

J’ajouterai encore que le label Emanem a réédité récemment les deux cédés « Tandem volume 1 & 2« , en double cédé réunissant Bradford et Carter en duo interprétant leurs plus belles compositions  au sommet de leur art en 1979 (Emanem 5204). En 1979, Carter avait mis de côté son saxophone soprano, présent dans le concert de Pasadena et en se concentrant sur la clarinette, le tandem a acquis une cohérence incontournable, d’ailleurs merveilleusement documentée sur l’album « Tandem« .  Et, même si « Tandem » reste mon premier choix pour sa singularité, le swing intense et la communion complète dans la musique, cela n’enlève rien à la magnificence de ce merveilleux inédit « Live In Pasadena 1975″ publié par Dark Tree sortant ainsi de l’ombre un beau mystère musical. Il faut se replonger dans la situation du jazz libre et de ces musiciens en 1975 pour saisir en quoi ce Bradford–Carter Quintet avait de particulier pour leurs contemporains. A cette époque, Steve Lacy n’avait quasi plus joué aux States depuis dix ans et ses albums européens y étaient quasi introuvables. Très peu de musiciens free américains jouaient du saxophone soprano, instrument voisin de la clarinette, au niveau de John Carter. Il y a bien sûr Anthony Braxton, qui joue aussi du soprano, et cette année-là ce prodige défraie la chronique avec son « Quartet », entouré par Kenny Wheeler (trompette), David Holland (contrebasse) et Barry Altschul (batterie), avec ses compositions et l’extraordinaire virtuosité de chaque membre du quartet : on plane dans la stratosphère. Et, on n’oubliera pas non plus Eddie Brackeen, qu’on ne tardera pas à découvrir brièvement avec Paul Motian (batterie) deux ans plus tard. Sans parler de Sam Rivers ou des Grossman et Liebman dans l’orbite coltranienne.

JOHN CARTER (c) Mark Weber

Donc, le sax soprano de John Carter est alors un instrument neuf et il lui permet de jouer avec une énergie et un tonus qui contrebalance le drive parfois envahissant du batteur William Jeffrey dans les compositions les plus enlevées : Love’s Dream et Comin’On. On ne saurait faire tournoyer les notes et les intervalles aussi puissamment avec une clarinette, instrument plus doux. Carter a un style original au soprano qui ne ressemble en rien à son jeu de clarinette ni à ceux des  Coltrane ou encore Lacy. Et à la clarinette, John Carter est unique !!  Il joue des deux instruments dans She et se concentre sur la clarinette dans les deux compositions où les formes évoluent pour créer l’espace nécessaire et bienvenu pour le chalumeau : Come Softly et Circle de la plume de Carter. Les trois autres compositions sont des « classiques » de Bradford enregistrés par celui-ci avec Trevor Watts, John Stevens et Kent Carter (« Love’s Dream », Emanem 4096). La critique a tendance à considérer Bradford comme un «sideman » et Carter comme un « leader» en fonction du  nombre d’albums parus au nom de l’un ou au nom de l’autre. Mais détrompez-vous, ils sont aussi essentiels dans le paysage du jazz libre de cette époque et ils se complètent  aussi bien que Gerry Mulligan (saxophone baryton) et Chet Baker (trompette), Ornette Coleman et Don Cherry…

Question entente et dialogue, c’est miraculeux. Si la rythmique est complètement free, le jeu de William Jeffrey offrant des similitudes avec celui de Don Moye dans l’Art Ensemble à la même époque, et  les deux bassistes naviguent en dialogue permanent, les deux souffleurs explorent méthodiquement et spontanément le thème et toutes les ramifications possibles permises par une compréhension magistrale des harmonies et des valeurs, intervalles et nuances de la trame mélodique qu’ils examinent sous tous les angles tout en surfant sur la polyrythmie. Magistral ! Une des compositions est tout à fait Colemanienne et c’est pour le meilleur ! Les tenants du be-bop sectaires ont souvent fait remarquer que « des » ou « les » free-jazzmen ne connaissent pas leurs grilles et « font n’importe quoi » (sic). Ici, ils auraient affaire à des vrais pros (des Prof’s de musique au plus haut niveau). Emportés par l’effervescence de la batterie et l’emportement des deux bassistes (qui n’hésitent pas à explorer des textures à la Alan Silva/Peter Kowald lorsqu’ils se trouvent en duo), les deux amis tiennent le cap dans une composition aussi difficile que Love’s Dream, Bobby au cornet y réalise un exploit instrumental similaire à la performance de Benny Bailey dans le « Berlin Concert » d’Eric Dolphy paru chez Enja dans les années 1980. Le cornet est un instrument moins malléable mais plus chaleureux que la trompette.

BOBBY BRADFORD

Bobby Bradford phrase à merveille même quand les notes défilent à toute vitesse : un prestidigitateur de la colonne d’air avec un style qui n’appartient qu’à lui. Et John au soprano est très impressionnant. Une pêche pas possible avec un sens de la construction remarquable. Cela dure 21’13’’ avec des improvisations  à la fois échevelées  et super bien fignolées dans le détail. Le dernier morceau, Circle est introduit en duo clarinette – cornet telle qu’on peut l’entendre dans Tandem et le chalumeau s’envole avec le swing des trois rythmiciens… L’entre jeu de ces deux- là est une merveille. Un régal ! Ici, le label Dark Tree frappe fort et ces deux souffleurs personnifient à qui mieux-mieux  la connivence, l’écoute et le dialogue comme peu. « NoU Turn » : le free- jazz «vrai » par excellence qui échappe aux définitions pour se concentrer sur la musicalité. En prime, un beau livret avec des photos d’époque et un texte rédigé par un spécialiste du tandem, Mark Weber. De nos jours Roberto Miranda, William Jeffrey et Bobby Bradford jouent toujours régulièrement dans la banlieue de Los Angeles au sein du Mo’tet, le groupe de Bradford qui publia « Lost in L.A. » chez Soul Note, voici déjà plus de trente ans !. Bref… tout ça à (re)découvrir d’urgence.

Jean-Michel Van Schouwburg

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