Reims Jazz Festival, jazz pour tous nov05

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Reims Jazz Festival, jazz pour tous

Reims Jazz Festival 2015 : le pari du jazz pour tous !

MICHEL PORTAL (c) Frank Bigotte

Dernier week-end d’octobre, retour à Reims, ville d’histoire(s), de champagne(s) et plutôt tranquille « Around Midnight », après, la première de « Point Of Views » (Uri Caine/Alain Vankenhove), le 06 octobre dernier. Cette fois, au programme, trois concerts aux esthétiques fort différentes, et toujours programmées dans le Caveau Mumm, lieu improbable situé au sous-sol du domaine de ce champagne rémois.

Jeudi 29 octobre, première soirée avec le duo de Michel Portal et Bojan Z (Zulfikarpašić) à l’affiche. Eux deux, c’est déjà une longue histoire. Elle remonte en effet  à 1993, lors de l’enregistrement de l’album « An Indian’s Week », du contrebassiste Henri Texier, où Michel Portal va remarquer les talents artistiques du jeune pianiste serbe. Portal rappellera peu de temps après Bojan Z pour lui proposer une collaboration qui en est donc à sa troisième décennie ! Et en outre,  « An Indian’s Week » est un album-phare du jazz européen qu’il faut écouter et réécouter. Michel Portal et Bojan Z ne se sont donc plus perdus  de vue, jouant ensemble en duo ou au sein d’autres projets. Et, pour le Reims Jazz Festival, c’était donc le duo, et quel duo ! Dès l’entame du processus de balance sonore, quelques heures avant le concert, on sent que « quelque chose » se prépare. La concentration est totale et tous les registres sonores sont expérimentés : saxophone soprano, clarinette basse, clarinette bémol, bandonéon pour Michel Portal, piano quart queue et Fender Rhodes pour Bojan Z. Dialogues intenses avec l’ingénieur du son et l’éclairagiste : Portal et Bojan vont tout passer en revue « pour éviter d’agresser les oreilles des spectateurs » (dit Portal). Et, pendant que Bojan circule de côté cour à côté jardin, Portal exprime un stress inhérent à cette mise en danger de soi intrinsèque à la musique improvisée.

BOJAN Z (c) Frank Bigotte

Il est 20h30, le Caveau Mumm est plein à craquer. Le duo ne va pas tarder à nous emporter pour un voyage sonore, un « visa pour le monde » musical, qui débutera par une improvisation : Bojan frappe le piano, rappelant que c’est aussi un instrument à percussion, tandis que Portal installe un climat par des notes soutenues jouées à la clarinette basse. L’Argentine (Astor Piazzola, « Little Tango » de Portal), l’Espagne (« Los Feliz », composition de Marcus Miller en hommage à Miles Davis, « Ballador » de Portal), les USA (« Jean-Pierre », Miles Davis),  les Caraïbes (« Citrus Juice » d’Eddy Louis), les Balkans (« CD-ROM » de Bojan Z), sans oublier le cinéma, cher à Portal, avec « Max Mon Amour ». C’était un tour du monde en 90 minutes, entrecoupé de commentaires tantôt humoristiques, tantôt pédagogiques. Ainsi, en présentant « Jean-Pierre », un tube planétaire de Miles Davis, Michel Portal a rappelé l’origine de la composition : la comptine « Do Do L’Enfant Do ». Enfin, au-delà de tel solo ou de tel dialogue qui soulignent le niveau artistique d’un duo que l’autre rive de l’Atlantique ne peut que nous envier, on évoquera l’ouverture de « Los Feliz » : Portal pointe son saxophone soprano dans le piano, usant des retours fournis par la table d’harmonie et le couvercle du piano, avant que Bojan ne le rejoigne, en combinant, à la main gauche, les sonorités acoustiques du piano, avec les nappes sonores du Fender, à partir d’accords frappés à la main droite.

HEINZ SAUER (c) Frank Bigotte

Vendredi 30 octobre, nouveau rendez-vous au Caveau Mumm, avec une autre esthétique. « Special Relativity » plonge le spectateur dans le cœur du jazz européen, plus particulièrement son versant urbain et engagé. « Special Relativity », c’est le quartet formé, autour des saxophonistes Daniel Erdmann et Heinz Sauer, par Johannes Fink à la contrebasse et le toujours très lyrique Christophe Marguet à la batterie. Cette formation était fort attendue par les aficionados du jazz et par la critique musicale. De plus, vu de Belgique, ces musiciens-là ne se produisent que fort rarement sous nos latitudes. Ce soir-là, à Reims, un élément du quartet allait révéler cette autre relativité, à laquelle nous n’échappons pas, celle du temps qui passe… En effet, la rencontre, au sein de ce quartet, est aussi celle de deux générations : Daniel Erdmann (1973) pourrait être le fils d’Heinz Sauer (1932). Quarante ans les séparent, mais ils partagent la même esthétique, et sans aucun doute aussi la même sensibilité pour les questions poétiques et politiques. Alors qu’Heinz Sauer porte en lui une bonne part des grandes aventures radicales du jazz des années 1960, plus particulièrement à Berlin – ce qui est plus qu’un détail géographique ! – entre autres comme membre permanent du fameux quintet d’Albert Mangelsdorf, Daniel Erdmann va, quant à lui, parcourir l’Europe et s’installer à Reims, après une formation à la « Eisler Musikhoschule » de Berlin.

DANIEL ERDMANN - HEINZ SAUER (c) Frank Bigotte

Mais revenons au concert. Sur scène, la posture de Sauer va révéler un mal-être, voire une certaine forme de lassitude : il porte son saxophone ténor régulièrement dans le pli de son bras gauche, comme s’il allait quitter la scène. D’ailleurs, il descendra et remontera fréquemment de scène, après avoir vérifié un micro, replacé une partition, et ira même jusqu’à se positionner devant un haut-parleur à droite du premier rang. Cette chorégraphie improvisée de Sauer va largement être compensée par un Daniel Erdmann en verve, dont l’énergie semblait décuplée, peut-être conscient d’être le pilier de ce soir-là. Le répertoire, construit autour de titres originaux et de reprises de Mangelsdorf, atteindra un climax après l’interprétation de deux hymnes, dont un composé par Hans Eisler, le compagnon de route de Bertold Brecht. Les deux saxophones ténors ont interprété ces hymnes dans un style « straight ahead », comme pour mieux interpeller le public. Ce moment de grâce ne manquera d’ailleurs pas d’évoquer un tout grand de l’histoire du jazz : Albert Ayler. Enfin, pendant l’interprétation du dernier titre, un instant emblématique va marquer les esprits : Erdmann prend un solo, un long solo, un solo splendide, porté par l’inspiration, l’énergie et la liberté. Heinz Sauer l’observe d’abord, bouche bée et, avant de le rejoindre, lui jette un regard émerveillé. Cela résonna comme une prise de conscience d’un passage, d’une transmission…  Daniel Erdmann donc, qui participe, depuis quelques années déjà, à de nombreux projets musicaux de Vincent Courtois (violoncelle), Joachim Kühn (piano), Édouard Bineau (piano) ou Claude Tchamitchian (contrebasse). Et puis, ce « Das Kapital », un groupe avec Hasse Poulsen à la guitare et Edward Perreau à la batterie. « Das Kapital », c’est passionnant, et il va bientôt sortir un nouvel album. Nous y reviendrons donc bientôt.     

MUSICA NUDA

Samedi 31 octobre, dernière soirée du deuxième week-end du festival : « Musica Nuda », un duo italien formé par le contrebassiste Ferruccio Spinetti et la chanteuse Petra Magoni. L’a priori favorable avant le concert, sur la base d’écoutes des premiers cédés du duo, n’a pas été renforcé à l’issue de la prestation livrée à au Reims Jazz Festival. La voix de Petra Magoni s’est révélée fragile dans les modulations, fragilité compensée par des effets dans les hautes fréquences et autres pirouettes vocales. L’interprétation d’un air de Monteverdi allait cependant mettre à nu cette stratégie. Monteverdi, l’air de rien, ne pardonne pas ! Il y aura aussi ces relectures hasardeuses de « Roxanne », tube planétaire de Police et de l’hymne chrétien « Amazing Grace », ou encore la chanson de Gilbert Bécaud « Quand il est mort le poète », où l’inversion de l’accent tonique dans le refrain se révélera être du plus mauvais effet. Bref, Musica Nuda flirte trop souvent avec la variété, et s’aventure trop peu sur des terres plus expérimentales. Il faut pouvoir laisser entendre au public ce qu’il ne connaît guère, et qu’il pourrait néanmoins aimer. Par contre, les compositions originales de Ferruccio Spinetti, dominée par les accents méditerranéens, ont quant à elles, révélé le potentiel de Musica Nuda, une « petite forme » sans doute à redécouvrir dans d’autres lieux.

Le Reims Jazz Festival entame sa dernière étape, cette fois exclusivement sous les toits de l’Opéra de Reims. On peut d’ores et déjà considérer que le festival a intelligemment réussi à mobiliser plusieurs publics : les amateurs du Daniel Erdmann/Heinz Sauer Quartet ne sont pas les mêmes que ceux de Musica Nuda, tandis que le duo Michel Portal/Bojan Z portait sans doute le pouvoir fédérateur le plus important. Quant à Mumm, principal mécène du festival, il semble avoir pleinement joué son rôle de partenaire actif. En effet, pour l’accueil du festival, les concerts ont été précédés de la pose d’un crépi sur les plafonds et les murs du caveau, afin d’en améliorer les qualités acoustiques. Le pari de Francis Le Bras (directeur artistique), d’une programmation « jazz pour tous », s’est traduit par une longue série de concerts « sold out ». Tout au long du premier week-end de novembre, John Sofield, Joe Lovano, Sophia Domancich, John Greaves, Mark Turner, Avishai Cohen ou encore la création « Petit Soldat » (France, Mali, Cameroun) semblent bien confirmer ce succès populaire. 

Philippe Schoonbrood 

N.B. : « Jazz Pour Tous » était une émission de la radio publique francophone belge (RTBF) animée par Nicolas Dor et Jean-Marie Peterken. Le même duo s’est aussi retrouvé à la tête du désormais mythique festival de « Jazz de Comblain-La-Tour», avant que Peterken ne conduise 25 éditions du Festival International de Jazz à Liège.