Linx-Hatzigeorgiou, double voix ! mar06

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Linx-Hatzigeorgiou, double voix !

David Linx – Michel Hatzigeorgiou,

« The Wordsmith »

Double voix, good vibrations !

Depuis que ces deux-là forgent, ils sont bien les forgerons de leur art. Double rencontre pour contextualiser une perle à deux voix : « The Wordsmith », le forgeron des mots, avec des paroles et de la musique de David Linx et de compositions de Michel Hatzigeorgiou. Un album qui fera date dans la discographie des deux musiciens. 

David Linx, textes et voix.

A quand remonte ta rencontre avec Michel Hatzigeorgiou ? Dans quelles circonstances ?

La rencontre avec Michel remonte à un stage de jazz à Dworp vers 1980. C’était fou parce que toute notre génération du jazz belge a fait ce stage-là : Michel, Diederik Wissels, Dré Pallemaerts, Erwin Vann, Bart De Nolf, Eric Vermeulen… C’était magnifique. Je chante depuis mes 5 ans, mais là j’étais à la batterie.

Le projet de ce duo semble avoir germé après une longue maturation. A contrario de ce qui se fait beaucoup trop souvent, « The Wordsmith » a d’abord pris corps sur scène, avant le passage en studio. Tout cela était prémédité ou se sont les circonstances qui ont imposé cet enchaînement ?

Il n’y avait pas de préméditation sur ce projet. Il a maturé avec nous et le temps, au fil des années. Et, aussi parce qu’on jouait beaucoup ensemble, au sein de projets divers comme avec Aka Moon, Kris Defoort et les grands projets Jazz à La Monnaie menés par Fabrizio Cassol, rendus possible par Bernard Foccroule. Michel était aussi dans mon premier groupe avec Diederik, Dré Pallemaerts et Erwin Vann, avec lequel on a fait le premier Jazz Rally sur la Grande Place de Bruxelles en 1988. Le projet en lui-même est un reflet d’une grande fidelité et d’une confiance en amitié comme en musique.

Tu as écrit les textes pour les compositions originales. Comment avez-vous travaillé pour les compositions ?

Le premier morceau du cédé, On A Lonely Crowded Street, est une composition et un texte que j’ai écrit. Pour le reste, le fait d’être à la fois parolier et compositeur me permet de me mettre à la disposition des compositions des autres, ou comme avec Diederik pour lequel j’ai écrit des textes. Mais quand un projet évolue, j’amène un tiers ou la moitié des compositions. Ici, les compositions de Michel sont magnifiques. Ce sont des petits chefs d’oeuvres, comme des peintures. Au sein d’Aka Moon, chacun doit connaitre la partie des autres musiciens, c’est un peu une régle non-écrite. Grâce à cette façon de travailler, dans notre jeu, Michel et moi sommes donc multiples, sans bequilles. C’est nécessaire car un projet basse-voix ne serait pas possible autrement. Le premier morceau que Michel m’a donné était I Walk Alone, dont le titre original est Camino. Cela date de 1995. On avait fait une maquette à l’époque qu’on a malheureusement perdu. J’étais très heureux de rechanter ce morceau et surtout très fier de ne pas encore avoir dû baisser la tonalité, presque 25 ans plus tard !

L’écriture des textes précède-t-elle toujours celle de la musique ?

Non, en général les paroliers écrivent les textes sur la musique parce que c’est plus facile ainsi. Moi j’adore faire le contraire aussi parce que ça donne au compositeur une autre contrainte, mais aussi une autre liberté, car la forme est en quelque sorte établie par le texte. Mais ici, tout est parti de la musique.

Comment écris-tu ? As-tu toujours un carnet de notes qui t’accompagne ?

Oui, je note tout le temps des idées. J’écris et je compose quasi tout le temps : quand je lis, quand j’écoute les gens parler, la télé, la radio, la découverte de nouveaux musiciens ou de nouvelles musiciennes. Je suis tout le temps en quête d’inspiration pour les paroles et la musique, pour nourrir mon inspiration et pouvoir  ainsi raconter chaque histoire au mieux. Je me lève parfois jusqu’à trois fois la nuit pour noter des idées de paroles ou de musique. Je sais que si j’attends le matin, tout sera perdu.

Comment s’est déroulé le choix des autres compositions pour le cédé : Rosa et The Wind Cries Mary ? Le premier étant ton choix et le second celui de Michel ?

Rosa était mon choix parce que j’adore Pixinguinha, un musicien et compositeur Brésilien du début du siècle dernier qui est un peu l’inventeur du choro. Rosa est particulier parce que la légende veut que lorsqu’il a composé le morceau, son homme à tout faire à la maison lui aurait demandé s’il pouvait écrire un texte dessus. Une ode à la femme, qui est ici comparée à une rose. Le texte est vraiment magnifique et contient des métaphores incroyables. Pour ce qui est de The Wind Cires Mary, on l’avait déjà joué pas mal de fois dans les années ’90, mais je me souviens de la fois ou on l’avait joué à trois avec Toots, qui était un peu nerveux parce qu’il n’avait jamais joué un morceau de Jimi Hendrix avant. Naturellement, Toots a déchiré comme toujours.

Des duos voix/contrebasse parcourent l’histoire du jazz, Sheila Jordan/Cameron Brown entre autres. Par-delà la fraternité qui te lie à Michel, quelle est la valeur ajoutée d’une basse électrique dans ce travail à deux voix ?

Sheila est une de mes meilleurs amies dans le monde de la musique. On se parle encore une fois par semaine. En ce qui concerne la basse électrique, je trouve et je crois que pour moi Michel Hatzigeorgiou est un des rares musiciens à donner une vraie place à cet instrument. Je ne pense jamais que je suis en train de jouer avec un bassiste électrique versus une bassiste accoustique. Avec les années qui passent, c’est avant tout Michel lui-même qui est l’instrument. Et même quand il joue le bouzouki ou la mandoline, c’est avant tout Michel que j’entends. Quelque part, c’est très étrange, parce que c’est comme s’il s’agissait d’une extension de sa voix. Et c’est un amour de mec également.

Michel Hatzigeorgiou, l’autre voix électrique.

L’idée du duo avec David Linx ne date pas d’hier.

Le projet date en effet des années ’90. Ce qui m’a toujours plu, c’est le son de David sur ma basse, tellement chaud, tellement beau que je trouvais dommage de ne pas exploiter ça un jour. A l’époque, j’avais déjà écrit quelques morceaux pour basse seule. Et un jour, alors que j’habitais chez David, je lui ai demandé s’il pouvait écrire des paroles. Il l’a fait. Nous sommes alors entrés dans un petit studio pour réaliser une maquette, et notamment un morceau qui s’appelle Camino (qui se trouve sur l’album sous le titre de I Walk Alone). Le studio a fait faillite et les bandes ont été perdues. David a eu une vie professionnelle à Paris de plus en plus intense, comme moi de mon côté, et chaque fois qu’on se croisait, notamment avec Aka Moon, on se rappelait cet album à faire ensemble. On s’est dit un jour : maintenant on le fait ! On a fait le tri dans mes compositions et David a écrit des paroles jusqu’au moment où on a eu huit ou neuf titres. 

J’ai eu beau chercher. Des duos contrebasse-voix, on a Sheila Jordan et Cameron Brown, Raphaëlle Brochet et Philippe Aerts (« oui, ce disque est vraiment magnifique » dit Michel), mais basse électrique-voix, je ne vois pas. Dans un documentaire, Joni Mitchell parle de l’importance de Jaco Pastorius dans son travail : faut-il chercher de ce côté ?

L’esprit de Jaco Pastorius est partout, on ne peut passer à côté, tout comme Jimi Hendrix. Sauf que Jaco jouait une basse fretless. Cet esprit est bien sûr au-dessus de nos têtes, je n’aime pas mettre des noms sur des catégories. C’est clair qu’il y a du jazz swing, qu’il y a du jazz rock… des musiques bien étiquetées, mais quand j’écris je ne pense pas à tout ça, je pense à une mélodie. Je n’ai pas la prétention de jouer comme Jaco. D’ailleurs personne ne sonne comme Jaco, mais on s’inspire de tout le monde, comme les enfants s’inspirent de leurs parents avant de trouver leur propre personnalité. Mais je dois dire que lorsque j’ai entendu Jaco Pastorius pour la première fois, j’ai eu le choc de ma vie, au même titre que quand j’ai entendu Jimi Hendrix, John Coltrane, ou Miles Davis et des tas d’autres artistes dans toutes les musiques du monde. On peut prendre exemple sur leur travail. 

On peut te qualifier de musicien « omnivore » ?

J’ai le cœur ouvert, c’est comme pour la cuisine : si on ne mange que des pâtes, on passe à côté d’un tas de choses. Faire du bouzouki, de la guitare, de la basse… Je redécouvre mon pays d’origine au travers d’une musique quand je joue du bouzouki, puis j’écoute du rock et j’ai envie de prendre une guitare, ou la batterie aussi… Il ne faut pas se cloisonner. 

Dans cet album en duo, tu joues de façon plus intimiste.

Ça va de soi : au sein d’Aka Moon, mon jeu est celui d’un membre d’un groupe, dans ce sens là, c’est plus traditionnel. Quand on se retrouve tout seul comme instrumentiste, on est amené à voir les choses différemment. Bien sûr que c’est plus intime parce qu’on est que deux. David écrit de magnifiques textes, c’est un chanteur avec une souplesse, une tessiture de voix extraordinaire et un sens de l’improvisation  extraordinaire. Il est aussi un très grand musicien. Ce que nous avons fait, ce sont des chansons bien sûr, mais il y a aussi une grande flexibilité : l’essence du jazz ou de la musique improvisée, on dialogue…  Il y a une interaction qui est l’essence du jazz, c’est l’essence de toutes les musiques improvisées. 

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin pour Michel Hatzigeorgiou – Philippe Schoonbrood pour David Linx