B.J.O. – David Linx, Jazz’Brel… jan28

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B.J.O. – David Linx, Jazz’Brel…

Jazz’Brel…, par le Brussels Jazz Orchestra

propos recueillis par Claude Loxhay

 

Mercredi 20 janvier, au studio 4 de Flagey, David Linx chante le répertoire de l’album « Brel » enregistré avec le Brussels Jazz Orchestra: de Quand on n’a que l’amour à Mathilde et Bruxelles, toujours avec le même sens du rythmeAu deuxième rappel, il ajoute, au répertoire du disque, une version très originale de Rosa. Après le concert, dans sa loge, il évoque ses derniers albums : ce tout nouveau projet « Brel », ses retrouvailles avec Paolo Fresu (trompette) et Diederik Wissels (piano) (« The Whistleblowers »), ce « A Nougaro » enregistré avec André Ceccarelli (batterie) ou ce « Is It Pop Music ? », gravé avec le guitariste David Chevallier. L’occasion, à 50 ans, de faire le point sur sa carrière. Quant à Frank Vaganée (saxophone), directeur musical du Brussels Jazz Orchestra, il donnera son point de vue quelques jours après le concert de lancement de « Brel », à Flagey.

 

David Linx: « Tu swingues ou tu swingues pas… »

Comment est né le projet Brel ?

Après un concert du projet « A Different Porgy and Another Bess », Frank Vaganée m’avait dit : « Il faut qu’on parle ». Je me suis dit qu’il y avait des corrections à faire, qu’il n’était pas content du concert. Mais, en fait, il s’agissait de proposer ce projet Brel. Moi, je n’aurais jamais pensé à Brel, je ne l’aurais pas fait sans le Brussels Jazz Orchestra. Je sortais d’un projet autour de Nougaro : là aussi, je ne parle pas d’hommage mais de célébration. Avec André Ceccarelli, on a fait deux disques. Après « Le Coq et la Pendule », dans le second disque « A Nougaro »,  j’ai pu interpréter des inédits, j’ai fait des adaptations en anglais, tout cela pour proposer autre chose. Je n’aime pas faire des « hommages » parce que, lorsque les artistes sont tellement énormes, leur œuvre se suffit à elle-même. J’aime mieux parler de célébration, c’est-à-dire reprendre un répertoire mais de façon personnelle, parce que les hommages sont généralement ratés, comme ceux qu’on rend actuellement à Barbara. Les gens veulent se mettre dans la peau de Barbara ou de Brel : ce n’est surtout pas un truc à faire. C’est le piège d’essayer cela : on ne rend pas hommage en répétant quelque chose qui existe déjà par soi-même.

Comment s’approprie-t-on les textes de Brel pour leur imprimer ses propres inflexions de voix, son propre rythme?

En fait, c’est la même chose que pour n’importe quel morceau. Quand un morceau est bien écrit, il faut juste croire que tu as assez de personnalité pour l’aborder à ta façon. Il y a beaucoup de gens qui, lorsqu’ils reprennent le répertoire de quelqu’un d’autre, ploient sous le poids de la légende : c’est un piège. Tu chantes Mistyou La Chanson des vieux amants, ou un morceau que tu as écrit toi-même, cela doit être exactement la même chose pour toi : tu l’abordes avec ta personnalité.

Souvent on entend dire que le français ne se prête pas à une musique qui swingue…

Ce n’est pas vrai. C’est très dangereux de dire cela, ça signifie qu’un Chinois ne pourra pas chanter du jazz en Chine. Le jazz, tu swingues ou tu ne swingues pas, quelle que soit ta langue. Moi, je chante en français, en brésilien (l’intro de Rosa chanté en rappel), en italien (Le tue mani dans The Whistleblowers) comme je chante en anglais. Que tu chantes Round Midnight ou Autour de minuit, c’est exactement la même chose. C’est toi qui swingues. C’est trop facile d’incriminer une langue  : tu swingues ou tu ne swingues pas.

Tu avais déjà eu cette expérience avec les textes de Nougaro…

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Je n’ai pas fait cela parce que Nougaro était un chanteur de jazz : c’est un chanteur de variété, au sens noble du terme, qui s’inspirait du jazz et qui a su forger un style bien propre à lui, qui n’est ni totalement « variété », ni totalement « jazz ». Une chanson bien écrite se prête à tout. Si je chante (il entonne le début de A bout de souffle, la chanson de Nougaro écrite sur la musique de Blue Rondo à la turque de Dave Brubeck) : « Quand j’ai ouvert les yeux, tout était sombre dans la chambre. J’entendais quelque part une sonnerie. J’ai voulu bouger. Aïe la douleur dans l’épaule droite tout à coup Me coupa le souffle… », et là, je swingue.

Comment a-t-on choisi le répertoire pour ce projet Brel?

Moi, je ne voulais pas de textes propres à cette génération de Brel, des textes qui soient misogynes, un peu comme chez Nougaro ou mon père. Moi, je ne peux pas porter cela. J’ai préféré des textes qui chantent l’amour comme Ne me quitte pas, Quand on n’a que l’amour, La chanson des vieux amants, des textes qui se prêtent à un tempo soutenu comme Bruxelles ou Mathilde.

Les arrangements sont superbes : ils laissent de la place au scat comme aux solos instrumentaux…

C’est magnifique. Avec les arrangeurs, j’ai parlé de structure rythmique. C’est comme cela qu’on a fait fait notre choix. Il y a tellement de crooners avec big band, ça dure trois ou quatre minutes. Nous, les morceaux durent de cinq à huit minutes. La popularité, c’est dans l’énergie qu’on la trouve, pas dans la forme. Chaque morceau du disque est comme un court métrage, c’est comme le film « Night On Earth » de Jim Jarnusch (la même nuit vue dans cinq villes différentes, sur une musique de Tom Waits). Je laisse les arrangeurs libres mais je parle toujours de l’approche rythmique que j’aimerais avoir. Ainsi dans Le plat pays, je voulais avoir des mesures impaires. C’est un morceau qui peut devenir très rapidement caricatural, si on ne l’aborde pas de manière différente. Pour ce qui est de l’approche vocale, plutôt que de scat, je préfère parler d’improvisation vocale, comme dans Mathilde ou Bruxelles sur l’album. Ce soir, je me sentais assez libre, j’ai pris des libertés, les arrangements permettent cela. Je voulais éviter de me limiter à la chanson en elle-même. Il y a déjà tellement de texte, il faut que les musiciens jouent un peu.

Le projet est un fameux pari, parce que, si on a souvent adapté Ne me quitte pas ou Amsterdam, consacrer tout un album au répertoire de Brel tient un peu de la gageure…

Mais toute ma carrière a été comme cela. J’ai tellement eu de polémiques en Flandre, à un certain moment, que je suis habitué à cette prise de risque. Ce qui compte, c’est que moi j’aime le projet: que j’interprète Brel ou Nougaro, c’est moi qui chante. On me demande parfois : « Tu n’es pas impressionné de t’attaquer à Brel ? » J’ai 50 ans, excusez-moi de ne pas être impressionné dans le sens où vous l’entendez. Je suis impressionné par le talent des artistes mais un morceau est un morceau. Brel le chante, moi je le fais aussi. Le tout est de le chanter bien, selon sa personnalité.

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Il y a une vraie osmose entre le Brussels Jazz Orchestra et toi, mais c’est quand même le troisième album que vous enregistrez ensemble…

Oui, après « Changing Faces » et « A Different Porgy and Another Bess », mais c’est peut-être avec ce projet que l’osmose est la plus sensible. Je viens de passer une année assez difficile, avec des adversités, mais de bonnes choses aussi, sans doute une année charnière. Quand Frank m’a proposé ce projet Brel avec de merveilleux arrangeurs, il était évident que je ne pouvais pas rater cela. Je ne veux pas dire que j’ai beaucoup de confiance en moi mais je me suis dit : « Tu es qui tu es. Il faudrait vraiment que les arrangeurs soient très mauvais pour rater ce projet ».

On retrouve ici un peu les mêmes arrangeurs que dans les deux albums précédents…

Oui, Lode MertensPierre DrevetGyuri Spies et Frank Vaganée présents dans « Changing Faces » et Dieter Limbourg en plus pour « A Different Porgy » : de merveilleux arrangeurs.

S’approprier le répertoire d’autres artistes, tu l’avais fait aussi pour « Is It Pop Music », avec le guitariste français David Chevallier, en reprenant des compositions de Sting, U2 ou des Beatles…

Oui. Au départ, je suis un peu allé à reculons dans ce projet. J’adore David Chevallier, mais je ne voulais pas dénaturer une œuvre pour la dénaturer, ce qui aurait pu se produire. Là, je suis content d’avoir fait ce projet parce que c’est avec des musiciens free, comme Christophe Monniot, mais, tu vois, moi aussi je viens de là. J’ai besoin de garder un lien avec ce monde-là. Pour moi, c’est super important. J’en ai encore parlé avec mes élèves la semaine passée : être un chanteur de jazz est vraiment difficile. C’est plus difficile en tant que chanteur que chanteuse. Tu peux prendre Abbey Lincoln ou Dinah Washington, entre une chanteuse des années 1950 et une chanteuse actuelle, il y a peu de différence. Pour un homme, la façon dont on chantait dans les années 1950, c’était limité dans le temps: stylistiquement, ce style peut devenir ringard. Il faut tout le temps négocier pour ne pas être le chanteur de jazz indigeste et, de l’autre côté, ne pas faire le crooner, comme Michael Bublé. Je n’ai rien contre. Mais, moi, je ne veux pas tomber là-dedans. Pour moi, il faut qu’il y ait un carrefour de tout ce que j’ai été pour garder un côté « grinçant ».

Peut-on aussi parler du nouvel album avec Paolo Fresu et Diederik Wissels?

Avec ce disque, c’est impossible que je vienne ici. J’ai l’impression que le public est plus intéressé par le jazz instrumental, même aventureux, que par le jazz vocal. C’est un truc à négocier, non que je fasse des concessions mais c’est très difficile d’avoir un public dans le jazz vocal pour une musique aventureuse et originale. Dans le jazz instrumental, tu as Gérald Clayton, Tigran, Avishai Cohen et j’en passe, et le public suit. Dans le jazz vocal, on est un peu sclérosé, figé dans les années 1950-1960. On ne peut pas citer des chanteurs qui ont la même renommée que ces musiciens au niveau instrumental. C’est casse-tête de faire des disques originaux. C’est quand même ma vie : comment est-ce que je communique ce que je suis. Je suis extrêmement content de « The Wistleblowers ». Cela aurait été un piège de retomber dans le « Heartland » d’il y a quinze ans. C’est clair que le deuxième album devait être différent.

La rythmique est différente, mais comprend des musiciens que tu connais bien…

Oui, Christophe Walemme avait participé à plusieurs albums, comme « This Time » et « One Heart, Three Voices », avec Stéphane Huchard à la batterie. Helge Andreas Norbakken était présent sur « Follow The Songlines », avec Maria Joao. Il apporte beaucoup: il est autant percussionniste que batteur. Pour moi, c’est lui qui, en partie, fait la différence : c’est son apport. Je suis fier de ce disque mais, apparemment, cette musique-là est devenue plus difficile pour une partie du public. Dans le monde vocal, c’est difficile d’être original. 

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Il y a une belle utilisation des cordes, avec un nouveau quatuor, le Quartetto Alborada…

Oui, c’est le quatuor de l’épouse de Paolo Fresu, il a aussi joué avec Rita Marcotulli.

Il y a aussi une belle utilisation des effets électroniques de la part de Paolo Fresu…

Oui, comme dans December, mais Paolo et moi, on se connaît tellement bien que ça a été facile, tout à fait naturel comme dans le projet Brel.

Paolo t’a souvent invité, notamment au festival de Berchidda, sa ville natale…

C’est pour cela qu’on nous a demandé : « Pourquoi avoir attendu tant d’années pour refaire un disque ? ». Mais, en fait, on joue tout le temps ensemble. Paolo fait des projets avec Diederik, moi également : on ne cesse de se croiser.

Au niveau répertoire, il y a un beau partage des tâches…

Moi, j’ai écrit toutes les paroles et, au niveau musique, on s’est partagé la tâche. Je suis très content de cet album parce que c’est un travail qui s’inscrit dans la durée. Ce qui est important. Tu vois, c’est un métier pour lequel, comme dans la pop, le business a tendance à prendre malheureusement le dessus. Il faut rester dans la musique. L’année passée a été une période charnière qui m’a mis face à face avec des choix à faire. Je me suis retrouvé seul à la maison avec mon piano, j’ai eu du temps libre, cela a été une redécouverte.

Frank Vaganée : « Jouer Brel comme une mélodie de l’American Songbook »

Frank Vaganée, directeur artistique du Brussels Jazz Orchestra, est à l’initiative du projet Brel: voici son témoignage recueilli quelques jours après les premiers concerts à Bruxelles, Namur et Hasselt.

L’origine du projet
Il y a environ deux ans que nous avons eu l’idée de consacrer un projet à la musique de Brel, un projet dans lequel nous jouons les mélodies de Brel comme les musiciens de jazz le font depuis longtemps avec les grands standards, les mélodies du « All American Song Book ».
Nous avons posé la question à David Linx. Nous connaissions évidemment David depuis des années parce que nous avons fait deux autres projets avec lui: Changing Faces, en 2007 puis Another Porgy and A Different Bess, en 2010.

L’accord de la Fondation Brel
Nous avons contacté la Fondation Brel: la seule exigence a été de garder une fidélité totale à l’égard des textes et de concevoir des arrangements qui respectent les mélodies de départ: il fallait que chaque morceau reste immédiatement reconnaissable.

Le choix du répertoire
David et moi, nous avons fait chacun une liste d’environ 20 chansons. Nous les avons placées côte à côte et nous avons examiné les possibilités orchestrales, les combinaisons des mélodies et des harmonies. Nous avons ensuite atteint une liste de 11 pièces.

Le travail des arrangeurs
Les arrangeurs font tous partie du BJO: Dieter Limbourg, Lode Mertens, Pierre Drevet, Nathalie Loriers et moi-même. Il y a également Gyuri Spies, notre ingénieur du son, qui a écrit deux arrangements, comme il l’avait fait pour Changing Faces et A Different Porgy.
Les arrangeurs ont fait chacun leur choix enfin d’ arranger deux titres: Lode Mertens a arrangé Quand on n’a que l’amour et La valse à mille temps; Pierre Drevet, Mathilde et La Chanson des vieux amants; Dieter Limbourg, Le plat pays et le meddley qui réunit Vesoul à Amsterdam; Gyuri Spies, Ces gens-là et Isabelle; Nathalie Lorriers, Ne me quitte pas et moi Bruxelles. J’ ai agi plutôt comme un catalyseur et j’ai supervisé le travail concernant la variété des tempos, des atmosphères, de l’énergie, les grooves et l’espace laissé aux différents solistes: Kurt Van Herck, Dieter Limbourg, Bo van der Werf, Nathalie Loriers, Nico Schepers, Jeroen Van Malderen, Marc Godfroid et moi-ême sur Bruxelles. Les arrangeurs étaient en contact étroit avec David au sujet de ses préférences en matière d’interprétation comme du choix des tempos.

Les perspectives de tournées
J’espère que ce projet nous permettra de tourner dans différents pays et, je l’espère, pendant environ trois ans. Après les concerts de Bruxelles, Namur et Alost la semaine passée, nous avons des concerts en Flandre (Hasselt, Ypres, fin janvier; Malines et Wevelgem par la suite), en Wallonie (Mouscron en février) mais aussi en Hollande (Enschede en février) et en France (Caen en avril et au festival du Parc Floral à Paris en juin). Le disque vient de sortir en Belgique, à l’étranger, il sortira en juin. D’autres tournées devraient alors se mettre en place.