ECM, des nouvelles… sept14

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ECM, des nouvelles…

Dernières nouvelles de ECM

Que dire du label qui nous a fait découvrir le trio « Standards » de Keith Jarrett, le trio Corea/Vitous/Haynes et « Return To Forever », Jan Garbarek, Steve Coleman, le « Thimar » d’Anouar Brahem  et tant de chefs d’œuvres …    si ce n’est qu’il me laisse ces derniers temps circonspect. Certes, les plongées introspectives de pianistes scandinaves ne datent pas d’aujourd’hui, mais le label me semble de plus en plus tourné vers un hermétisme qui n’a plus grand-chose à voir avec le jazz ( « Mais qu’est-ce que le jazz, mon bon ami ? » rétorqueront les fidèles). De mon côté, j’ai mis quelques semaines à écouter, puis digérer quelques unes des plus récentes productions du label.  Ce qui en soi me paraît déjà être un mauvais signe : le jazz n’est-il pas musique de l’instant, musique des tripes et du plaisir,  pas simplement mélodique – j’écouterais Coltrane jusqu’à plus soif – ou rythmique, mais qu’on se repasse et repasse. Voici quelques écoutes qui m’ont laissé des sentiments divers.

Dominique Piafarely, Bruno Chevillon, François Merville et Antonin Rayon ( « Tracé Provisoire », ECM2481) ont beau être parmi les meilleurs musiciens européens depuis pas mal d’années –  en tout cas, les trois premiers, je ne connaissais pas le pianiste – leur album me laisse froid, un goût de trop contemporain, et si, à de courts moments, la musique s’envole, c’est souvent pour retomber aussitôt, augmentant encore ma frustration. Musique contemporaine, oui sans aucun doute, mais l’ennui ne m’a pas quitté un instant lors des trois écoutes intégrales de ce cédé.

« Music of Weather Report » (ECM2364), tout un programme qui réveille des souvenirs intenses. Un projet de Miroslav Vitous entouré d’une belle équipe qui fait penser au line-up d’origine : deux saxes, il faut bien ça pour remplacer Wayne Shorter, un claviériste Aydin Esen, et deux drummers de haut vol ( créant les moments d’écoute les  plus intéressants de l’album) : Gerald Cleaver et Nasheet Waits. L’univers glacé des derniers albums du contrebassiste est bien présent et donne une lecture surprenante par rapport aux morceaux originaux, mais ceci ne manque pas d’intérêt; reprendre « Weather Report » à la lettre n’aurait pas été une bonne nouvelle et lui donner des couleurs bien dans l’esprit du label ECM titille la curiosité : les dix minutes de variations sur « Birdland » méritent à elle seule le détour, assumant pleinement l’absence de groove de la version mythique. Alors, ici, oui, on sent la  ligne Vitous, certes sévère, mais originale et réussie, car qui oserait reprendre ces pièces légendaires avec un tel décalage ? Miroslav, évidemment !

Le pianiste Glauco Venier, bien connu pour ses collaborations avec la chanteuse Norma Winstone nous propose un autre album bien dans la lignée du label : du piano profond, calme, ponctué de discrets paysages sonores de percussions. Un travail pianistique tout en élégance et subtilité. (ECM2385)

Guidi/Petrella/Sclavis/Cleaver : « Ida Lupino » (ECM 2462) :  voici une rencontre qui titille la curiosité, voire même suscite l’enthousiasme avant même de placer la galette sur le lecteur. Attention toutefois, la déception est souvent au coin de l’écoute. Et bien, ici pas du tout ! Il y a d’abord une paire italienne bien connue des fans d’Enrico Rava : le trombone de Gianluca Petrella illumine les albums du trompettiste et ses concerts depuis quelques années : « Easy Living » (2004), « The Words and the Days » (2007), « Tribe » (2011) ou « Wild Dance » (2015) démontrent la complicité quasi familiale des deux Italiens. Quant au pianiste Giovanni Guidi, on l’entend aussi sur « Tribe », un des plus beaux albums de Rava. Louis Sclavis fait partie des plus grands créateurs du jazz européen d’aujourd’hui et sa collaboration déjà longue avec le label münichois a engendré quelques plages de référence. Enfin, le batteur Gerald Cleaver, encore un grand musicien né à Detroit,  a déjà rencontré Guidi et Petrella sur l’album du pianiste « We Don’t Live Here Anymore » (Camjazz) paru en 2011, et a déjà enregistré sur ECM « Universal Syncopations 2 » avec Miroslave Vitous. Le casting est superlatif et l’album ne laisse pas de marbre dès la première écoute, les quatre musiciens naviguant clairement dans un univers commun. Les références sont elles aussi lisibles dès les titres de quelques morceaux : « Ida Lupino », de Carla Bley, serait-il un tribut à Paul Bley, disparu il y a peu ? De même « Gato ! » ferait-il allusion au saxophoniste argentin ? « No More Calypso ? » au retrait de la scène de Sonny Rollins ? « Per I Morti de Reggio Emilia » plus clairement  est un des succès de Fausto Amodei en hommage aux manifestants tués lors d’une manifestation antifascisteEN Italie dans les années 60. Sur le drive sensible de Gerald Cleaver s’imbriquent les soli audacieux et ébouriffants de Petrella, les lignes mélodiques de Guidi, la clarté et le modernisme des improvisations de Sclavis. Oserais-je m’avancer et proposer cette galette comme une des plus innovantes du label dans ces derniers mois ?

Pour la huitième fois, le label ECM vient d’être nommé « meilleur label de l’année » par le magazine Down Beat, et Manfred Eicher meilleur producteur.  Plusieurs artistes du label sont aussi honorés, comme Charles Lloyd (passé aujourd’hui chez Blue Note) en tant que « meilleur groupe de l’année », ou Jack DeJohnette meilleur drummer ( et  son dernier  album ECM avec Ravi Coltrane et Garrison n’y est sans doute pas pour rien !).

Jean-Pierre Goffin