Un écho de Jazz Middelheim 2014 août17

Tags

Related Posts

Share This

Un écho de Jazz Middelheim 2014

 

Jazz Middelheim – Jeudi 14 août.

Herbie Hancock & Wayne Shorter (c) Jos KNAEPEN


Que faut-il pour réussir un bon festival et attirer un large public ? L’une ou l’autre des dernières « icônes » de la great black music (Herbie Hancock et Wayne Shorter, plus de 150 ans d’histoire à eux deux), quelques grands noms du jazz américain (Ahmad Jamal, Avishai Cohen, Dave Douglas), une des valeurs montantes du piano ( Vijay Iyer en résidence à Anvers pour 3 projets différents : son sextet post-bop, Holding I0t Down: the veterans’dream project avec le poète Mike Ladd et deux vétérans de la guerre d’Irak et enfin son projet avec le quatuor à cordes Hermes Ensemble), un peu d’easy listening (la chanteuse Stacey Kent), quelques valeurs sûres du jazz européen (Enrico Rava et son compère Stefano Bollani), le retour de l’enfant du pays (Jef Neve ou dix ans de trio) et un hommage à Toots (avec, entre autres, Kenny Werner, Eliane Elias ou Philip Catherine).


Mais la surprise peut très bien venir d’ailleurs. Jeudi, par exemple, de Mik Mâäk, cette formation XL à géométrie variable dirigée par Laurent Blondiau et Guillaume Orti : au Middelheim, 16 musiciens contre 15 au Gaume (voir l’article de J.P. Goffin), Bo van der Werf étant venu s’ajouter à Grégoire Tirtiaux au saxophone baryton. Ici, pas de big band aux sections quasi imperméables, mais 16 solistes à part entière au service d’un répertoire original composé par différents membres de la formation : Etoile De Brume Suspendue de Guillaume Orti, Nine de Laurent Blondiau, Souffle de Lune de Michel Massot, Katsounine de Claude Tchamitchian (le contrebassiste du Megaoctet), Litanie de Fabian Fiorini mais aussi de savantes compositions du tubiste Niels van Heertum ou du clarinettiste Yann Lecollaire. Des compositions à l’architecture savante aux mouvements d’ensemble qui usent à merveille de la large palette sonore de la formation : bugle, trompette, trompette bouchée, trombone, euphonium, tuba, saxophones alto, ténor, baryton ou soprano, clarinette, clarinette basse, flûte, picolo et section rythmique impulsive. Mais aussi de larges espaces pour de périlleux solos : Laurent Blondiau au bugle, Bart Maris à la trompette, Geoffroy de Masure au trombone, Michel Massot au tuba, Guillaume Orti à l’alto ou Pierre Bernard à la flûte. MikMâäk n’est pas simplement une extension de Mâäk mais une grande formation soudée, née au fil de rencontres et de répétitions au Recyclart, une formation à la sonorité dense et compacte qui peut rivaliser avec les grandes formations actuelles comme l’ONJ d’Olivier Benoît.

Deuxième temps jeudi : l’une des révélations pianistiques d’Outre-Atlantique : Vijay Iyer, une virtuosité multifacettes aussi à l’aise dans un lyrisme d’inspiration classique (son album « Mutations » chez ECM gravé avec un quatuor à cordes) que dans un jazz contemporain héritier des fulgurances du hard bop. Ce qui est le cas de son sextet, qui avait été présent quelques jours plus tôt au légendaire Newport Festival, avec, cependant, une autre rythmique. Le pianiste d’origine indienne fait preuve d’une fougue inextinguible à la tête d’une ligne de front survitaminée : l’explosif Mark Shim au ténor (membre du Mingus Big Band, il a aussi côtoyé Greg Osby comme Hamiet Bluiett), l’énergique Steve Lehman à l’alto (un compagnon de route d’Anthony Braxton comme de Jason Moran) et Graham Haynes au cornet (on a pu l’entendre aux côtés de Steve Coleman comme de David Murray). Au répertoire de longues compositions originales aux enchaînements complexes et aux surprenants solos propulsés par l’explosivité de Tysham Sorey (un batteur qu’on a pu entendre en compagnie de Steve Coleman et d’Anthony Braxton), une explosivité qui ravit le public mais qui pêche souvent par manque de nuances, surtout dans les passages lyriques du piano : une frappe sèche de la main gauche sur une caisse claire à la peau tendue à l’extrême, une main droite balayant les cymbales dans un jeu assez répétitif qui donne à certains thèmes des accents funk notamment quand Jivay Iyer se met au Fender Rhodes.

Beaucoup plus de nuances, par contre, dans le jeu de Rudy Royston au sein du quintet de Dave Douglas (une même explosivité aux baguettes mais d’autres couleurs rythmiques aux balais, fagots ou mailloches). Un quintet parfaitement soudé, il est vrai qu’avec cette formation, l’ex-trompettiste de Masada a déjà enregistré deux albums : « Be Still » dédié à sa mère, au travers d’hymnes volontiers méditatifs et « Time Travel » aux interactions fougueuses. C’est cet aspect que met en premier le bondissant trompettiste, en joyeuse compagnie de ses complices (en contraste avec une certaine rigidité chez Vijay Iyer à l’image de son strict costume trois pièces) : le fougueux saxophoniste ténor Jon Irabagon (couronné en 2008 à la prestigieuse Monk Sax Competition et compagnon de route du trompettiste Ralph Alessi comme du bassiste Mark Helias), l’énergique Matt Mitchell au piano (on l’a découvert en compagnie de Tim Berne et d’Herb Robertson) et la surprenante Lindo Oh à la contrebasse (d’origine malaisienne, elle s’est installé à New York et compte déjà plusieurs albums personnels à son actif, notamment avec le trompettiste Ambrose Akinmusire). Si Dave Douglas a su électriser le public avec son post bop d’une belle explosivité, il a terminé son concert par un hymne volontiers méditatif, un peu à l’image de certains thèmes du regretté Charlie Haden et de son Liberation Orchestra : un vrai moment d’émotion.


Quatrième temps et finale sous le grand chapiteau, si l’on ne tient pas compte du podium du Club Stage où Teun Verbruggen montre les différentes potentialités de son Bureau of Atomic Tourism, deux légendes vivantes qui ont connu les heures de gloire du quintet de Miles Davis, pour se retrouver ensuite au sein du VSOP et d’un Tribute to Miles avant d’enregistrer l’album « 1+1″ en duo empathique. Il y a quelques années, dans le cadre du Belga Festival, les deux complices avaient offert au public un concert millimétré, enchaînement de thèmes mélodiques et d’envolées lyriques entre piano et soprano, mais en gardant une certaine distance avec le public : pas de rappel malgré un tonnerre d’applaudissements et la présence remarquée de Toots dans la salle des Beaux-Arts. Tout autre atmosphère lors de ce concert du Middelheim. Avec certaines hésitations, Hancock distille quelques nappes de synthé, accompagnées de figures rythmiques répétées en boucle : des sonorités venues d’ailleurs que l’auteur du Watermelon Man module à l’aide de différents boutons de son Korg, laissant peu de place pour le soprano de Shorter. De courtes phrases d’abord, puis des envolées plus franches. Herbie passe alors au piano pour un déluge de notes en communion avec l’envol du soprano: la musique prend alors sa vraie dimension. Au terme de trois longues pièces, Herbie feuillette ses partitions, Wayne en profite pour piéger son compère et démarre sans attendre. Exit le synthé Korg qui empêche le public de voir le déferlement des doigts sur le clavier du piano : heureusement il y a les caméras et les grands écrans. Les deux hommes souriants saluent le public, sont prêts à quitter la scène mais se ravisent et reviennent pour deux rappels et de chaleureux remerciements au public : les deux papys du jazz font décidément de la résistance.
Claude Loxhay